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REVUE DES DEUX MONDES

XXXIe ANN√ČE. ‚ÄĒ SECONDE P√ČRIODE

TOME TRENTE ET UNI√ąME

PARIS

BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES.

RUE SAINT-BENOIT, 20

1861

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Eleaml.org - Dicembre 2016

L'ITALIE DEPUIS VILLAFRANCA

II.

LE ROI FRAN√áOIS II ET LA R√ČVOLUTION DE NAPLES.

Un des plus frappans caract√®res de cette r√©volution o√Ļ l'Italie s'est pr√©cipit√©e, c'est que tout se lie invinciblement, tout proc√®de de la m√™me pens√©e, tout court au m√™me but (1). Une fois d√©cha√ģn√© par la guerre, le mouvement s'acc√©l√®re par la paix elle-m√™me: ma√ģtre de la Lombardie par la victoire et avec l'aide de la France, il se d√©tourne et s'√©tend avec une brusquerie impr√©vue, s'arr√™te √† peine √† Florence et √† Bologne comme pour se reconna√ģtre et mesurer ses forces, va tournoyer bient√īt autour de Rome envelopp√©e et isol√©e, s'√©lance enfin jusqu'en Sicile et √† Naples avant de se replier encore une fois vers le nord, o√Ļ il se retrouve en face des lignes muettes et sombres de l'Autriche attendant un nouveau choc, l'√©p√©e tendue, dans son camp retranch√© entre le Mincio et l'Adige. Le vieil instinct local, autrefois si vivace et si profond au-del√† des Alpes, cet instinct remu√© et transform√© par les √©v√©nemens, semble se noyer en quelque sorte dans le sentiment plus vaste de la patrie italienne, et ce qu'on fait pour combattre ce mouvement ou pour le d√©jouer ne r√©ussit qu'√† l'enflammer en perdant l'un apr√®s l'autre les pouvoirs effar√©s qui cherchent leur s√©curit√© dans la r√©sistance. Ainsi vont s'effa√ßant ces autonomies qui ont eu leur raison d'√™tre, qui ont √©t√© florissantes, dont le dernier souffle peut cr√©er des troubles, des embarras, mais qui, sous leur forme la plus r√©cente du moins, ont cess√© d'√™tre une force vivifiante et organique.

Nulle part peut-√™tre plus qu'√† Naples cette lutte entre les traditions d'ind√©pendance locale et le sentiment nouveau de l'unit√© n'appara√ģt dans ce qu'elle a de dramatique et de saisissant.

Quand les duch√©s du nord abdiquent leur autonomie pour partager la fortune du Pi√©mont et former une puissance italienne, ce ne sont, √† tout prendre, que des souverainet√©s exigu√ęs et pr√©caires qui s'√©clipsent

(1) Voyez la première partie dans la Revue du 15 décembre 1860.

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√† Florence comme √† Mod√®ne, qui ne font m√™me que se d√©tacher d'un syst√®me d'unit√© par la domination ou l'influence √©trang√®re pour se rattacher √† l'unit√© par le sentiment national. Dans les √©tats de l'√©glise, le probl√®me est surtout d'un ordre religieux. Politiquement, par le caract√®re des populations, par les mŇďurs, par les int√©r√™ts, par les souvenirs, par la position g√©ographique elle-m√™me, la Romagne se relie au groupe du nord, et elle s'y relie si bien que la pr√©sence de l'Autriche dans la V√©n√©tie et sur le P√ī, apr√®s Villafranca, faisait en quelque sorte une n√©cessit√© de l'annexion de Bologne, ne f√Ľt-ce que pour fermer aux Autrichiens la route du centre et du midi de l'Italie. Dans les Marches m√™mes et dans l'Ombrie, √† Anc√īne et √† P√©rouse, un int√©r√™t de catholicisme combat pour le pape bien plus qu'un int√©r√™t politique comme difficult√© d'assimilation. C'est vraiment √† Naples que la question se complique et se noue, et qu'elle rencontre sa souveraine √©preuve, car ici l'id√©e envahissante et victorieuse de l'unit√© se trouve en face d'une autonomie r√©elle qui aurait pu vivre, si tout ne se f√Ľt acharn√© √† la ruiner.

Ce n'est plus ici un petit duch√© qui dispara√ģt i c'est un royaume de neuf millions d'hommes attaqu√© de front par l'id√©e unitaire, le plus grand royaume italien absorb√© comme une province; un √©tat ayant tout pour lui, la gr√Ęce merveilleuse du climat, la fertilit√© naturelle, la force de la position, une arm√©e nombreuse, des c√ītes assez √©tendues pour avoir la plus belle marine, une population intelligente et vive, et jusqu'√† ce degr√© de rivalit√© vis-√†-vis du nord qui aurait pu devenir utile √† la p√©ninsule en ne se tournant pas contre les aspirations de progr√®s civil et d'√©mancipation. nationale, d√©sormais irr√©sistibles au-del√† des Alpes. Cette dynastie elle-m√™me, aujourd'hui r√©duite √† fine si cruelle extr√©mit√©, se confond dans son origine avec ce premier moment de l'histoire moderne o√Ļ, apr√®s les oisives et corruptrices vice-royaut√©s espagnoles, apr√®s une √©ph√©m√®re domination autrichienne, le royaume des Deux-Siciles arrive √† l'ind√©pendance politique il y a un peu plus d'un si√®cle.

Comment donc toutes ces conditions réunies de force et de durée se trouvent-elles subitement impuissantes?

C'est que si par sa position cette contrée napolitaine est la partie de l'Italie la moins sensible aux blessures de la domination étrangère, aux irritations du sentiment national, et par suite la moins propre à prendre l'initiative du mouvement, elle subit inévitablement le contre-coup des révolutions qui agitent le reste de la péninsule. On ne peut imaginer le midi de l'Italie immobile, inerte ou ennemi, tandis que le nord se lève pour la patrie commune.

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La divergence seule engendre l'hostilit√©, l'hostilit√© appelle le choc, et le nord d√©borde sur le midi. A. Naples comme ailleurs, ce qui se passe aujourd'hui au-del√† des Alpes n'est pas le coup de fortune d'une r√©volution improvis√©e: c'est la suite d'un ordre de complications par malheur successivement aggrav√©es; c'est le d√©no√Ľment d'une situation o√Ļ la nature avait mis le pouvoir de vivre et de durer, o√Ļ la politique a mis la fatalit√© des catastrophes.

Je n'irai pas dire que de cette √©treinte soudaine du nord et du midi il ne puisse surgir pour l'Italie de singuliers embarras d'assimilation et d'organisation, et que cette √©preuve n'e√Ľt pu √™tre √©vit√©e ou ajourn√©e. C'est ma pens√©e au contraire que bien des choses r√©cemment accomplies au-del√† des Alpes auraient pu √™tre √©vit√©es √† la condition qu'on e√Ľt voulu la premi√®re, l'essentielle, la seule in√©vitable, l'affranchissement national et l'exclusion de l'√©tranger. Je voudrais dire seulement comment l'orage s'est amass√© √† Naples et comment √† chaque p√©riode de cette crise, √† mesure qu'elle a grandi, on a fait tout juste ce qu'il fallait pour l'irriter, en ne faisant jamais ou en faisant toujours tardivement ce qui aurait pu la d√©tourner. Cette r√©volution, telle qu'on l'a vue se d√©rouler depuis quelque temps √† Naples, cette grande d√©composition, pour lui laisser son nom, n'est point en effet l'Ňďuvre d'un jour; c'est le legs fatal d'une politique qui a trouv√© surtout sa souveraine expression dans le dernier r√®gne, et qui est venue peser de tout son poids sur un jeune prince dont la seule faute ou le malheur a √©t√© peut-√™tre de ne pas puiser dans les √©v√©nemens le conseil et la hardiesse d'une politique nouvelle.

Qu'on se représente un instant ce qu'était, à la veille encore des plus récentes révolutions, ce beau et grand royaume, qui aurait pu être le premier royaume de la péninsule, et que le système le plus étrange s'obstinait à retrancher non-seulement de la vie italienne, mais même de la vie civilisée de l'Europe de ce siècle. Avec des lois suffisantes et qui pouvaient passer pour les meilleures de l'Italie, avec une population intelligente et qui n'était nullement ennemie à l'origine, les Deux-Siciles étaient un pays uniquement livré à un gouvernement de police qui avait fini par corrompre et ceux qui en étaient les instrumens et ceux qui en étaient les victimes.

C'est là en effet le caractère du dernier régime napolitain: la police était tout. Elle avait pris tellement racine dans le pays, elle enlaçait si bien toutes les institutions, elle pénétrait si profondément dans toutes les habitudes de la vie civile, qu'elle était devenue une puissance égale à l'inquisition d'autrefois, gouvernant et dominant la royauté elle-même.

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Elle avait mis quarante ans pour arriver √† cette omnipotence qui a toujours attir√© et d√©rout√© tous les observateurs; elle avait sa charte, ‚ÄĒ la seule qui ait √©t√© vraie √† Naples, ‚ÄĒ dans un r√®glement du 22 janvier 1817, et en apparence par ce r√®glement elle n'√©tait que l'auxiliaire de la justice et des lois; en r√©alit√©, elle √©tait tout, elle disposait souverainement de la libert√© et des int√©r√™ts d'un peuple de neuf millions d'hommes. Sans doute la loi voulait que nul pr√©venu ne p√Ľt √™tre gard√© plus de vingt-quatre heures sans √™tre remis aux tribunaux; mais, par une exception devenue bient√īt une r√®gle, la police √©tait autoris√©e √† retenir toute personne arr√™t√©e jusqu'√† ce qu'elle e√Ľt proc√©d√© √† une instruction compl√®te, et dans tous les cas √† ne remettre un pr√©venu aux tribunaux, f√Ľt-ce pour une irr√©gularit√© de passe-port, que sur un ordre du directeur de la police, qui lui-m√™me ne relevait que du roi. Pour √©vincer les tribunaux, une d√©cision souveraine pouvait prononcer une lib√©ration sans jugement, de telle sorte que, libre dans ses allures, la police pouvait proc√©der √† l'aise contre tout le monde, annulant les juridictions l√©gales, inviolable comme le roi, avec qui elle partageait la souverainet√© et de qui elle se couvrait, fort indulgente souvent avec les bandits et les meurtriers ordinaires, mais inflexible et bravant tout d√®s que la politique √©tait en jeu, et jetant p√™le-m√™le avec des for√ßats les hommes les plus honn√™tes, qui n'avaient commis d'autre crime que d'√™tre de la secte, comme on disait, en d'autres termes d'√™tre lib√©raux.

Notez bien ceci, qu'au moment de la mort du roi Ferdinand II il y avait dans le royaume, sous le nom attendibili, cent quatre vingt mille suspects' inscrits sur les registres de la police, exclus de la vie civile et des professions lib√©rales, intern√©s dans leurs provinces, ne pouvant se mouvoir sans une autorisation sp√©ciale et toujours soumis √† une rigoureuse surveillance. Il y avait dans les prisons de Naples une multitude de personnes retenues depuis plusieurs ann√©es sans jugement, sans apparence d'instruction, quelques-unes sur le simple soup√ßon d'avoir connu le r√©gicide Agesilao Milano soit dans son village, soit & son r√©giment. Quarante captifs attendaient depuis trois ans √† Santa-Maria-Apparente qu'on voul√Ľt bien leur dire de quoi ils √©taient accus√©s. C'est ainsi que s'est form√©e cette situation ind√©finissable o√Ļ un syst√®me outr√© cr√©ait non la s√©curit√© assur√©ment, mais le silence et la crainte, et sous le voile de ce silence entretenait l'avilissement dans les masses, la d√©saffection dans les classes intelligentes et actives, l'humeur d√©go√Ľt√©e et frondeuse dans la noblesse d√©sh√©rit√©e de toute vie politique, la servilit√© chez les uns, la haine chez les autres, la confusion et l'anarchie partout, une anarchie latente et passive.

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Le mot de cet ordre de choses √©tait la d√©fiance, ‚ÄĒ d√©fiance du pouvoir √† l'√©gard du pays, d√©fiance profonde et inv√©t√©r√©e du pays √† l'√©gard du pouvoir, au point qu'on finissait par ne plus croire m√™me aux concessions, et ce mot explique bien des √©v√©nem√™ns, bien des d√©fections et des abandons. Il explique surtout cet √©tat singulier o√Ļ, sans √™tre en position de prendre une initiative sous le dur et ombrageux r√©gime qui le contenait, sans avoir peut-√™tre une id√©e distincte de ce qu'il d√©sirait, le royaume de Naples √©tait cependant in√©vitablement livr√© √† la contagion des mouvemens italiens par l'accumulation des griefs, par le besoin du changement, par cette d√©fiance qui, √† travers la police, avait fini par se concentrer sur la dynastie elle-m√™me.

Cette situation intérieure que le dernier roi de Naples s'était faite se liait sous plus d'un rapport à sa politique extérieure. Ferdinand II ne poursuivait pas seulement le libéralisme, il traitait en ennemi tout élan de patriotisme italien, et il ne se contentait pas de séquestrer Naples de l'Italie, il se mettait en guerre avec l'Europe. Il en était venu à cette extrémité singulière, qu'il était réduit à redoubler de compression intérieure pour faire illusion à l'Europe par une paix factice, et qu'il était obligé de tenir tête à l'Europe pour garder aux yeux de son peuple l'apparence et le prestige d'une position intacte. Ce fut là, plus qu'on ne l'a cru, l'explication de sa résistance à l'Europe et de son attitude en face de la rupture avec la France et l'Angleterre, lorsque les deux puissances essayèrent inutilement de faire sentir à Naples le poids d'une influence modératrice; et une fois engagé dans cette voie, Ferdinand II ne savait plus comment en sortir: de telle façon qu'après trente ans de règne, aux approches de sa mort, ce prince superbe se voyait assailli de tous les périls à la fois, et il ne se détournait des fermentations intérieures de son royaume que pour se retrouver en présence d'une Europe qui se détachait de lui, dont les démonstrations diplomatiques étaient un encouragement pour ses ennemis.

Nul ne sentait mieux que le roi de Naples la gravit√© de cette situation; il la jugeait avec cette nettet√©, cette vigueur d'esprit et cette clairvoyance qui se m√™laient parfois chez lui √† tous les entra√ģnements de l'absolutisme. S'il r√©sistait √† la France et √† l'Angleterre, ce n'√©tait pas seulement par fiert√© royale, bien qu'il p√Ľt-y avoir de cette fiert√© dans son attitude; c'√©tait surtout par calcul, parce qu'il sentait que, s'il c√©dait au dehors, tout s'effondrait sous lui √† l'int√©rieur, de m√™me que c'√©tait par calcul qu'il cherchait plus qu'on ne l'a dit tous les moyens de sortir de cet isolement, f√Ľt-ce en s'adressant directement √† la France.

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¬ęJe connais ma position, disait-il un jour √† un Napolitain d√©vou√© et intelligent qu'il voulait charger d'une mission d√©licate, elle est tr√®s grave; je ne me fais point d'illusion. L‚ÄôAutriche m'a encourag√© √† la r√©sistance, puis elle m'a abandonn√©; la Russie ne peut rien que parler, et elle l'a fait. Rome, qui m'a tant d√©tourn√© des concessions, me laisserait bient√īt dans l'embarras, et d' ailleurs elle a bien assez √† faire elle-m√™me. La Prusse voudrait glisser une m√©diation pour en recueillir l'honneur et s'en faire un titre aupr√®s des puissances. L'Angleterre, qui a provoqu√© la rupture, la rejette aujourd'hui sur la France, et en attendant l'√©tat actuel est une source constante de dangers, r√©chauffe tous les fermens de r√©volution. Les conspirateurs et les tra√ģtres m'entourent, je les connais, je les vois, et je sais que la crainte seule les arr√™te. Voil√† ce qu'on ne sait pas, et voil√† ce que je voudrais qu'on s√Ľt, sans plus √©crire; on. a trop √©crit sur tout cela, et c'est ce qui a tout g√Ęt√©. Je voudrais donc qu'on conn√Ľt bien en France, o√Ļ l'on ne d√©sire pas ma chute, les deux p√©rils imminens entre lesquels je me d√©bats. D'une part, mon isolement fait tout l'espoir de mes ennemis et multiplie les. complots; de l'autre, un seul acte de faiblesse me perd sans retour. Si tous ceux qui conspirent contre moi avaient os√©, il y a longtemps qu'ils auraient r√©ussi √† me renverser. Ma fermet√© seule les contient, et mon isolement entretient leurs intrigues. Ils n'agissent pas parce qu'ils craignent ma r√©pression, ils conspirent parce qu'ils esp√®rent quelque complication. Le jour o√Ļ ils verront que j'ai baiss√© le front, ils l√®veront le masque, et tout sera dit. Voil√† le motif, le seul motif de ma r√©sistance. Crois-tu donc que ce soit pour ma satisfaction ou par un sentiment de vengeance personnelle que je retiens Po√ęrio et Settembrini? J'ai tout fait pour qu'ils dissent un mot; j'ai gagn√© de leurs amis pour les d√©cider; ils ne consentiront √† rien, soutenus par la France et l'Angleterre...¬Ľ Ainsi parlait Ferdinand II quelques mois √† peine avant sa mort, avouant en secret ses faiblesses avec une famili√®re franchise, et gardant au dehors une contenance presque superbe dont on ne d√©m√™lait pas le jeu. Le roi Ferdinand voyait clair assur√©ment dans ses affaires; il ne remarquait pas seulement que ces p√©rils, cet √©tat violent et contraint qu'il d√©peignait, cette impossibilit√© des concessions dont il se faisait. un bouclier vis-√†-vis de l'Europe et de la France, cette condition d'un royaume o√Ļ une √©tincelle pouvait tout enflammer, c'√©tait lui qui les avait cr√©√©s, et qu'au jour de sa mort, qui √©tait proche, il allait laisser √† son successeur l'accablant h√©ritage d'une situation √† demi perdue au milieu d'une crise nouvelle de la p√©ninsule., de la politique europ√©enne tout enti√®re.

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Et voil√† comment le 22 mai 1859 le roi Fran√ßois II montait au tr√īne de Naples au bruit des premiers chocs et des premi√®res commotions qui agitaient d√©j√† le nord de l'Italie.

Un changement de r√®gne, c'√©tait du moins une tr√™ve laiss√©e au royaume de Naples et √† la dynastie, dont les destin√©es jusque-l√† se confondaient malheureusement trop avec un syst√®me √† outrance. Les difficult√©s n'√©taient pas moins grandes peut-√™tre au fond, mais elles cessaient de se compliquer de ce qu'y ajoutait l'embarrassante personnalit√© d'un prince accoutum√© √† tout manier d'une main de despote, trop engag√© d'amour-propre et de passion pour reculer, d√©daigneux d'ailleurs de toute r√©forme, ‚ÄĒ et une politique nouvelle √©tait possible avec un jeune souverain de vingt-trois ans que rien ne liait au pass√©. Cette mort soudaine de Ferdinand II devenait ainsi, √† vrai dire, comme une derni√®re faveur de la fortune qui permettait tout, sans que les concessions eussent l'air d'une capitulation de la royaut√© devant les r√©volutions int√©rieures, ou d'un acte de subordination √† des conseils √©trangers, et c'est l√† en effet ce que vit l'opinion universelle dans l'av√©nement de Fran√ßois II. Le nouveau roi de Naples avait tout pour lui, la jeunesse, l'absence de toute complicit√© dans le dur et inflexible r√©gime de son p√®re, le sang qu'il avait re√ßu de sa m√®re et qui le rattachait √† la populaire maison de Savoie, les circonstances, qui √©taient de nature √† inspirer la pens√©e et √† favoriser le succ√®s d'une lib√©rale initiative, la possibilit√© en un mot de rentrer simplement et facilement en paix avec son pays, avec l'Italie, avec l'Europe. En r√©alit√©, ce r√®gne s'ouvrait donc dans les conditions les plus favorables, justement parce que le r√®gne pr√©c√©dent lui laissait, en compensation des difficult√©s inh√©rentes √† une compression prolong√©e, toutes les facilit√©s et toutes les occasions de popularit√©. D√®s le premier moment en effet, les Napolitains, sans c√©der absolument peut-√™tre √† un sentiment de confiance trop souvent tromp√©, attendaient du moins du nouveau roi ce qu'ils avaient perdu l'espoir d'obtenir de Ferdinand II. Il y avait dans les opinions une sorte de suspension d'hostilit√©s en pr√©sence de l'inconnu. L'id√©e de l'√©viction de la dynastie qui avait fait de redoutables progr√®s sous le dernier roi s'√©clipsait dans la perspective d'un changement favorable, et la pens√©e d'une fusion de l'autonomie napolitaine dans la grande unit√© de l'Italie n'√©tait encore assur√©ment que dans quelques t√®tes exalt√©es. Il n'e√Ľt fallu qu'un mot pour rallier et satisfaire cette population impressionnable et ardente, aussi prompte √† se reprendre √† l'espoir qu'√† se rejeter dans la d√©saffection et dans l'hostilit√©. Ce n'est pas tout: une circonstance merveilleuse et impr√©vue venait se pr√™ter √† ce rapprochement de la royaut√© et du peuple napolitain.

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Les soldats suisses n'√©taient point aim√©s; on voyait en eux l'instrument √©tranger d'une compression impitoyable. Presque au lendemain de l'av√©nement de Fran√ßois II, une mutinerie dans un des r√©gimens au service de Naples faisait une n√©cessit√© d'un licenciement qui, accompli de bonne gr√Ęce, spontan√©ment, surtout sans arri√®re-pens√©e, pouvait √™tre consid√©r√© comme un gage de sinc√©rit√© lib√©rale par la population, comme un acte de confiance par l'arm√©e nationale.

Au dehors, tout semblait aussi s'aplanir devant la jeune royaut√©. La rupture diplomatique avec la France et l'Angleterre, qui avait √©t√© une des √©pines de la fin du r√®gne de Ferdinand II, cessait par la mort m√™me du dernier roi. Les repr√©sentans des deux puissances revenaient imm√©diatement √† Naples sans conditions, sans r√©veiller une vieille querelle qui n'avait conduit √† rien, qui √©tait devenue peut-√™tre un embarras pour tout le monde. Il y avait sans doute des divergences entre les deux politiques qui allaient faire leur paix avec un nouveau roi, et √† cette √©poque l'Angleterre n'en √©tait pas au point o√Ļ on l'a vue depuis. Le nouvel ambassadeur britannique, M. Elliot, avait pour instruction de travailler de tout son pouvoir √† maintenir Naples dans l'isolement, dans la neutralit√© et dans une ligne de politique ressemblant √† un antagonisme vis-√†-vis de la politique de la France et du Pi√©mont en Italie. L'Angleterre songeait √† cette √©poque, au mois de mai 1859, √† se cr√©er √† Naples un levier contre la France. Cette neutralit√©, sous laquelle on se r√©servait de glisser un peu d'hostilit√©, n'√©tait pas, on le comprend, la pens√©e de la France, qui, sans attacher moins de prix √† l'autonomie napolitaine, √©tait naturellement plus dispos√©e √† attirer le nouveau roi dans les affaires d'Italie; mais entre les deux puissances il y avait un accord tacite pour exercer une influence lib√©rale, pour appuyer, pour seconder Fran√ßois II dans l'Ňďuvre r√©paratrice qui semblait la mission de son r√®gne. Le Pi√©mont lui-m√™me, le Pi√©mont, qui avait aussi sa querelle avec Ferdinand II pour un b√Ętiment capture sur les c√ītes de Naples, ne songeait nullement √† cette √©poque √† cr√©er des embarras au jeune roi, et il √©tait sinc√®re, car il √©tait int√©ress√© en ce moment √† la bonne amjti√© avec Naples. Il ne pouvait encore entrevoir cette √©trange fortune de l'annexion du midi de l'Italie; il songeait bien plut√īt √† pr√©venir par sa politique les √©v√©nemens qui ont fini par provoquer son intervention.

La politique du Piémont était simple, naturelle et tracée par les circonstances. Dès la mort de Ferdinand II, le cabinet de Turin chargeait le comte de Salmour d'une mission extraordinaire à Naples.C'était un acte de courtoisie qui couvrait un acte politique, une proposition nette et directe d'alliance.

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Il y avait dans les instructions particuli√®res de M. de Cavour une sympathie visible pour le jeune roi, un m√©nagement extr√™me et m√™me un soin jaloux de d√©fendre le Pi√©mont de toute pens√©e ambitieuse, d'aller au-devant des susceptibilit√©s napolitaines. ¬ęParmi les obstacles que vous rencontrerez pour faire pr√©valoir ce syst√®me d'alliance, disait M. de Cavour, il en est un sur lequel je crois devoir appeler particuli√®rement votre attention: c'est un pr√©jug√© mal dissimul√© contre la pr√©tendue ambition de la maison de Savoie. C'est une vieille accusation foment√©e par l'Autriche dans une pens√©e facile √† comprendre, et qui trouve encore ais√©ment accueil aupr√®s de quelques nommes d'√©tat napolitains. A le bien prendre, ce reproche tourne √† la louange de la politique de sa majest√© et de ses pr√©d√©cesseurs. La maison de Savoie a, depuis plusieurs si√®cles, assum√© la noble mission de d√©fendre la libert√© de l'Italie contre la pr√©dominance et les usurpations √©trang√®res. Depuis 1814, l'antagonisme entre le Pi√©mont et l'Autriche est devenu plus visible, parce que les trait√©s de Paris et de Vienne troublaient l'√©quilibre italien en donnant √† l'Autriche en Italie une pr√©pond√©rance inconciliable avec l'ind√©pendance des autres √©tats. Depuis ce jour, la lutte, tant√īt secr√®te, tant√īt ostensible, n'a plus √©t√© interrompue, et si le d√©no√Ľment de cette lutte est un agrandissement des √©tats de sa majest√©, cela d√©rivera de la n√©cessit√© des choses, du consentement des peuples, non de desseins pr√©con√ßus; mais la formation d'un √©tat puissant dans la vall√©e du P√ī ne doit point exciter la jalousie du royaume des Deux-Siciles. Avec celui-ci, nous avons toujours souhait√© la concorde et l'union. Ce fut par une juste consid√©ration que le cabinet de Turin, dans le congr√®s de Paris, ne joignit pas sa voix aux voix accusatrices qui s'√©lev√®rent contre le r√©gime de Ferdinand II, et c'est par la m√™me raison que r√©cemment, dans le m√©morandum du 1er mars, il s'est tu sur la condition int√©rieure du royaume, afin d'√©viter de nouvelles causes de dissidence et de froissement, afin de ne pas mettre de plus grands emp√®chemens √† une union, peu esp√©r√©e en ce moment, il est vrai, mais toujours d√©sir√©e dans l'int√©r√™t commun des deux dynasties. Je ne doute pas que ces r√©flexions n'aient de l'efficacit√© sur l'esprit de Fran√ßois II et de ses conseillers... L'intervention de la France dans nos affaires sera peut-√™tre un autre sujet de soup√ßon. Sur ce point, vous r√©p√©terez ce que l'empereur Napol√©on III a solennellement d√©clar√© en face de l'Europe, c'est-√†-dire qu'aucune vue de conqu√™te ou d'ambition dynastique ne guide ses armes. Vous ajouterez que les conditions de l'Europe d'ailleurs ne permettraient pas une domination fran√ßaise directe en Italie. Vous ferez observer que dans tous les cas le meilleur moyen de pr√©venir un semblable danger, s'il existait

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(ce qui n'est pas), serait l'union des conseils et des armes de toute la nation et l'alliance des deux plus grands royaumes de la p√©ninsule; mars comme ces consid√©rations pourraient n'√™tre pas suffisantes, Tous laisserez comprendre que le gouvernement du roi est dispos√© √† donner de son c√īt√© toutes les garanties qui peuvent √™tre raisonnablement d√©sir√©es. Aussi, dans le cas o√Ļ on proposerait une alliance offensive et d√©fensive avec garantie r√©ciproque de l'int√©grit√© des √©tats des parties contractantes, Vous ne vous montrerez pas √©loign√© d'y consentir, vous r√©servant seulement d'en r√©f√©rer √† votre gouvernement pour les instructions pratiques qui seraient n√©cessaires (1)...¬Ľ'

Le Pi√©mont, en d'autres termes, offrait au roi de Naples, le 29 mai 1859, jour o√Ļ le comte de Salmour recevait ces instructions, en ce moment unique o√Ļ toutes les situations √©taient encore intactes, ce que Fran√ßois II lui-m√™me proposait au Pi√©mont un an plus tard, lorsqu'il n'√©tait d√©j√† plus temps. J'ajouterai que, par la mod√©ration de ses conseils sur la politique int√©rieure, le cabinet de Turin traitait Naples comme un royaume qu'il voulait aider s√©rieusement √† vivre, non comme un √©tat dont il voulait pr√©cipiter la ruine. Il ne conseillait pas une r√©surrection h√Ętive du r√©gime constitutionnel, un appel imm√©diat √† des hommes d'un lib√©ralisme trop vif. ¬ęPour aujourd'hui, disait-il, les conseillers de la" couronne pourraient √™tre choisis parmi les hommes d√©vou√©s √† la monarchie et qui l'ont d√©j√† servie, mais sans √™tre trop compromis dans les exc√®s de la r√©action.¬Ľ Le Pi√©mont disait ce que l'Europe enti√®re pensait, ce que l'Angleterre et la France conseillaient elles-m√™mes. S'il y avait donc des difficult√©s √† Naples, il n'y avait rien d'insurmontable avec un point d'appui possible dans l'opinion habilement ralli√©e, avec tous les moyens de popularit√© et de raffermissement, le concours de toutes les sympathies ext√©rieures. Seulement, √† cette aube d'un r√®gne naissant au milieu des fr√©missemens de l'Italie enflamm√©e par la guerre, il fallait se h√Ęter, devancer l'impr√©vu par une r√©solution pr√©voyante et hardie.'

Ce fut l'irr√©solution qui l'emporta, et d√®s lors la destin√©e de ce r√®gne de dix-huit mois se nouait dans les secr√®tes incertitudes d'un prince timide, inexp√©riment√©, mal conseill√© et plus mal servi. Un sentiment semblait dominer Fran√ßois II, c'√©tait la r√©serve, et sous cette r√©serve il avait une certaine d√©fiance des choses, une crainte presque superstitieuse de toucher √† tout ce qu'avait fait son p√®re. Jet√© dans des circonstances prodigieusement graves o√Ļ l'instinct de ses int√©r√™ts et la lumi√®re

(1) D√ępiche particuli√®re d√® M. de Cavour au comte de Salmour en date du 29 mai 1859.

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des √©v√®nemens le pressaient de c√©der √† l'esprit de son temps, il √©tait, d'un autre c√īt√©, enlac√© et retenu par la cour survivante de Ferdinand II, foyer de r√©action o√Ļ dominait absolument l'influence de la reine-m√®re, princesse autrichienne de cŇďur et de passion comme de sang, atteinte et aigrie tout √† la fois par son malheur de veuve et par la crise qui mena√ßait l'Autriche en Italie. Tout ce qui √©tait dans l'intimit√© de la cour servait cette influence, m√™me le confesseur du roi, Msr Gallo, pr√™tre plus fanatique que clairvoyant, qui rappelait sans cesse au jeune souverain que c'√©tait pour lui un devoir religieux d'ob√©ir √† la reine-veuve, devenue Turque d√©positaire des pens√©es et des instructions supr√™mes de son p√®re. Une princesse dont on ne peut rien dire aujourd'hui, si ce n'est qu'elle a fatalement contribu√© √† la perte de la royaut√© napolitaine pour des int√©r√™ts qui n'avaient rien de national, quelques gentilshommes accoutum√©s √† tout-voir dans l'√©tiquette de cour, quelques secr√©taires et quelques pr√™tres nourris d'absolutisme et de servilit√©, c'√©tait l√† le pouvoir r√©el dominant le roi lui-m√™me, annulant la plus timide vell√©it√© d'action, uniquement occup√© √† maintenir l'autorit√© des traditions du dernier r√®gne.

Il n'y avait de chang√© √† Naples que le nom du roi. Rien ne le prouvait mieux que les d√©crets d'amnistie par lesquels Fran√ßois II inaugurait son av√©nement. C'√©taient des actes de cl√©mence plus apparens que s√©rieux, qui effa√ßaient de la liste des suspects, des attendibt√Įi, ceux qui y avaient √©t√© inscrits, niais en maintenant la liste elle-m√™me, qui au premier coup d‚ÄôŇďil multipliaient les gr√Ęces, mais en excluant des cat√©gories nombreuses de condamn√©s politiques, notamment toute l'√©migration napolitaine, m√™me ceux que Ferdinand II avait si √©trangement graci√©s en les d√©portant en Am√©rique. Tels qu'ils √©taient d'ailleurs, ces d√©crets n'avaient rien de sinc√®re; des circulaires secr√®tes en d√©truisaient tout l'effet, et le lendemain comme la veille les pers√©cutions s'exer√ßaient contre les suspects. Le gouvernement napolitain le niait, et on lui citait les noms des victimes. A Cosenza, quelques pauvres diables √©taient conduits en prison, ras√©s et exil√©s pour avoir port√© une barbe s√©ditieuse √† l'italienne. Bref, c'√©tait une amnistie chim√©rique tant que la r√©gularit√© de l'administration et les garanties de justice restaient absentes. Bient√īt √† Naples m√™me, le 29 septembre, la police s'abattait sur quelques personnages consid√©rables: le marquis Bella, le marquis d'Afflitto, le duc Giordano, M. Ferrigni, M. Vacca, un capitaine de marine, M. Capecelatro, un pr√™tre, M. Leopoldo Perez, et les jetait en prison pour les d√©porter sur le rocher de l'Ustica. Les d√©tenus furent rel√Ęch√©s quelques jours plus tard, il est vrai, sur les pressantes remontrances de la diplomatie; un d√©plorable effet n'√©tait pas moins produit.

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C'√©tait toujours le m√™me syst√®me, que le roi Fran√ßois II ne suivait pas par choix sans doute, mais qu'il subissait, qu'il se laissait imposer, et qu'il finissait par s'accoutumer √† consid√©rer comme une n√©cessit√©, si bien que lorsqu'on lui rappelait quarante prisonniers qui attendaient depuis quatre ans un jugement √† Santa-Maria-Apparente, il r√©pondait assez na√Įvement: ¬ęQue voulez-vous? ils ne sont priv√©s que de la libert√©; si on les met en jugement, ils courent risque de la vie.¬Ľ C'√©tait une pens√©e humaine peut-√™tre, mais qui se traduisait par un acte d'administration fort √©quivoque.

Ce commencement de r√®gne devenait ainsi une d√©ception dans l'ordre int√©rieur. Les traditions de Ferdinand II √©taient plus fortes que tous les conseils, et par sa politique ext√©rieure la nouvelle royaut√© napolitaine ne se mettait pas moins en contradiction avec une des plus pressantes n√©cessit√©s du moment, avec un de ses plus √©videns int√©r√™ts, dirai-je. Par un merveilleux √†-propos, Fran√ßois II √©tait assur√©ment le prince le mieux plac√© pour ouvrir son esprit √† quelques-unes des id√©es qui agitaient l'Italie, pour r√©pondre √† l'appel que lui adressait le Pi√©mont, puisqu'il n'avait rien d'autrichien, puisque sa m√®re avait mis dans ses veines un peu du sang de Savoie. C'√©tait une parent√© naturelle qui semblait conduire √† un heureux rapprochement politique. Il n'est pas moins vrai que soit sous la pression de la reine-m√®re et de la cour, soit sous la pression de cette rivalit√©, de cette jalousie d'importance dont Ferdinand II avait fait une tradition pour la politique napolitaine, soit par un secret effroi de prince absolu en pr√©sence de ces mouvemens de nationalit√© o√Ļ surgissait le sentiment populaire, Fran√ßois II se montrait peu Italien. D√®s son av√®nement, il se h√Ętait de signifier √† l'Italie une froide neutralit√©. L'opinion publique √† Naples vibrait au bruit des premi√®res victoires des arm√©es alli√©es en Lombardie, et le jeune roi, sans soup√ßonner peut-√™tre la gravit√© de ses paroles, disait √† M. de Kisselef, qui venait le complimenter au nom de l'empereur Alexandre de Russie: ¬ęPour moi, je ne sais pas ce que c'est que l'ind√©pendance italienne; en lait d'ind√©pendance, je ne connais que l'ind√©pendance napolitaine.¬Ľ Le sentiment dominant chez Fran√ßois II √©tait une d√©fiance m√™l√©e d'irritation √† l'√©gard du Pi√©mont, dont il voyait ou croyait voir la main partout, dans les moindres mouvemens de l'opinion. Si un libelle circulait √† Naples, c'√©tait le Pi√©mont qui √©tait coupable, et le roi lui-m√™me insistait pour qu'on adress√Ęt ¬ęune note forte et vive¬Ľ au charg√© d'affaires de Sardaigne. On ne pouvait se dissimuler, dans l'intimit√© de la cour napolitaine, que la guerre c'√©tait un agrandissement probable du Pi√©mont, et un agrandissement du Pi√©mont, selon la mesure qu'il prendrait, c'√©tait une diminution de Naples, qui pouvait passer au second rang en Italie.

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De l√† une inqui√©tude presque f√©brile qui se traduisait quelquefois en pu√©rilit√©s, qui ne faisait que s'accro√ģtre lorsque survenait la paix de Villafranca, et √† sa suite cette politique d'annexion volontaire qui envahissait l'Italie du nord, qui donnait au Pi√©mont plus de provinces que la guerre ne lui en avait donn√©.

Alors la cour de Naples retombait plus que jamais dans ses incertitudes et ses anxi√©t√©s, passant d'une r√©solution √† l'autre, hostile et d√©rout√©e, craignant tout, et ne faisant rien pour √©chapper √† la puissance des √©v√©nemens. Au milieu des transformations qui s'accomplissaient en Italie, elle redoutait bien plus encore qu'elle ne d√©sirait la r√©union d'un congr√®s; elle ne se sentait nullement rassur√©e par cette perspective d'une d√©lib√©ration de l'Europe, o√Ļ la politique napolitaine serait n√©cessairement mise en cause. Aussi accueillait-elle d'abord cette id√©e avec peu d'empressement, et m√™me en l'acceptant elle subtilisait; elle voulait √™tre appel√©e comme √©tat europ√©en, non comme √©tat italien, imaginant se mettre ainsi hors du d√©bat et √©luder l'in√©vitable connexion des affaires napolitaines et des affaires du reste de l'Italie. Sa premi√®re pens√©e avait √©t√© d'envoyer au congr√®s deux ministres sans portefeuille, M. Winspeare et M. Carascosa, et on donnait de ce choix une raison singuli√®re: c'est que les deux ministres ¬ęavaient d√©j√† l'habitude de ne rien faire et de ne rien dire.¬Ľ C'√©tait l√† la vraie pens√©e: annuler les pl√©nipotentiaires en se r√©servant une attitude de r√©sistance passive et de protestation. La cour de Naples, et ce fut son malheur, ne croyait point √† la dur√©e de ce qui se faisait en Italie, parce qu'elle la redoutait; elle n'avait qu'une m√©diocre confiance en ce congr√®s europ√©en o√Ļ, en pr√©sence des d√©possessions accomplies d√©j√† dans la p√©ninsule, le principe de non-intervention serait proclame et maintenu par la France et par l'Angleterre; elle attendait, ne voulant souscrire √† rien, et lorsque, du c√īt√© de la France, lui venait le conseil sens√©, pr√©voyant et pressant de se rapprocher du Pi√©mont, elle se rejetait dans les subterfuges, se livrant √† des repr√©sailles am√®res contre la politique pi√©montaise et se nourrissant de plus en plus de ses d√©fiances. Au fond, on se d√©battait dans le vide, ou plut√īt, sous ce tumulte de craintes et de vell√©it√©s contradictoires, une pens√©e, une passion s'agitait √† mesure que les circonstances prenaient plus de gravit√©. Il y eut un moment, √† la fin de 1S59 et aux premiers jours de 1860, o√Ļ Naples √©tait le centre d'une ligue nou√©e entre Vienne, le cardinal Antonelli, la veuve de Ferdinand II et le roi Fran√ßois. Un √©change incessant de correspondances existait entre l'archiduchesse Sophie et la reine-m√®re de Naples. Le nonce du pape, Mr Gianelli, √©tait l'un des plus fougueux instigateurs de la r√©sistance. L'ambassadeur d'Espagne, M. Bermudez

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de Castro, était aussi initié à cette politique, qui consistait à se préparer pour le printemps, à nouer une alliance entre l'empereur d'Autriche et le roi de Naples, et à pousser à la guerre, jouant le tout pour le tout.

Ce fut la pens√©e de la premi√®re concentration d'un corps d'arm√©e dans les Abruzzes, sous le g√©n√©ral Pianelli. C'est aussi sous l'influence de cette pr√©occupation qu'au lieu d'accepter comme un bienfait le licenciem√®nt n√©cessaire des Suisses, on cherchait √† rallier les fid√®les, et on allait recruter de nouveaux soldats √©trangers en Bavi√®re, en Autriche. Chaque mois, des d√©tachemens √©taient exp√©di√©s de Trieste √† Naples. Je ne veux pas dire que les nouveaut√©s qui surgissaient de toutes parts en Italie ne fussent de nature √† remplir d'anxi√©t√© un prince jeune, religieux, √©lev√© dans le respect des traditions, que le roi de Naples n'e√Ľt quelque raison de se pr√©occuper de l'avenir, et m√™me qu'il n'e√Ľt le droit;; comme souverain ind√©pendant, de choisir ses alli√©s; seulement on aurait pu lui dire, au sujet du r√īle qu'il pr√©tendait donner √† son royaume en Italie, ce que M. Elliot lui rappelait au sujet de sa politique int√©rieure: ¬ęJ'ai repr√©sent√© au roi, √©crivait le ministre anglais √† lord John Russell, que des concessions faites aux demandes mod√©r√©es du pays pourraient lui ramener la tranquillit√© √† l'int√©rieur et la sympathie de l'√©tranger, tandis que si sa majest√© √©tait r√©solue √† refouler les sentimens dominans par des mesures violentes, elle avait √† calculer la force dont elle disposait, √† peser m√Ľrement l√© risque qu'elle courrait avant d'adopter une politique qui, si elle √©chouait, devait amener des r√©sultats dont il √©tait impossible de pr√©voir la port√©e, et pourrait la priver de toute chance de secours ou de sympathie de l'√©tranger.¬Ľ √Čmu quelquefois, mais retombant toujours sous le joug des conseils qui le dominaient, Fran√ßois II ne voyait pas que refuser tout aux plus simples vŇďux du pays, c'√©tait aggraver d'une d√©ception am√®re une situation d√©j√† impossible sous Ferdinand II; que pr√©tendre se renfermer dans une politique d'isolement ennemi, c'√©tait provoquer l'esprit italien √† se tourner vers Naples; que, n'e√Ľt-il pas cru √† la sinc√©rit√© du Pi√©mont, il e√Ľt √©t√© encore habile de le lier, tandis que d√©cliner ses avances c'√©tait lui laisser la libert√© de ses allures; enfin que, perdre du temps lorsque les mois et les jours √©taient des ann√©es, c'√©tait sans profit et sans gloire d√©vorer en germe tout un r√®gne.

Il y avait √† cette √©poque √† Naples un homme qui aurait pu exercer l'influence la plus favorable, qui fit un instant illusion, et sur lequel on comptait presque pour relever la politique napolitaine √† la hauteur d'un r√īle nouveau: c'√©tait le g√©n√©ral Carlo Filangieri, prince de Satriano, appel√© peu apr√®s l'av√©nement de Fran√ßois II au poste de premier ministre. Par l'√©clat de son pass√© militaire, qui datait de l'empire,

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par la vivacit√© intelligente de son caract√®re et de son esprit, par des traditions qui le rattachaient √† la France, le g√©n√©ral Filangieri semblait l'homme de la situation: c'√©tait le nom le plus connu en Europe, c'√©tait le personnage qu'on poussait en quelque sorte au pouvoir depuis longtemps, d√®s qu'on avait √† demander un changement de politique √† Ferdinand II. Malheureusement le prince de Satriano √©tait vieux, l√©ger, d√©sireux de bien-√™tre et de luxe avant tout; il commen√ßait par se faire payer quatorze mille ducats pour un arri√©r√© de pensions; il √©tait li√© d'ailleurs, par plus d'un service d'argent, au dernier roi et √† sa famille, et si son esprit sentait la n√©cessit√© imp√©rieuse des r√©formes, s'il avait du go√Ľt pour un certain r√īle √† demi lib√©ral aux yeux de l'Europe, il n'√©tait pas homme √† risquer dans des luttes de cour cette position nouvelle qu'il venait de conqu√©rir. La politique du, premier ministre napolitain √©tait un jeu singulier d'√©quilibre: il passait sa vie √† rechercher l'appui de la diplomatie, √† laquelle il faisait des promesses qu'il ne tenait jamais, et √† proposer au roi des plans de gouvernement qui n'√©taient pas accept√©s; puis, quand il √©tait dans l'embarras, il se retirait √† Sorrento ou √† Pozzuoli, affectant le d√©couragement, g√©missant sur le fatal aveuglement d'une cour r√©actionnaire et sur sa propre impuissance. ¬ęApr√®s tout, disait-il alors, vingt ann√©es d'un bon gouvernement ne suffiraient pas pour effacer les dix derni√®res ann√©es d'un r√®gne d√©plorable, et quand on a soixante-treize ans, il faudrait songer peut-√™tre √† autre chose qu'√† entreprendre cette t√Ęche.¬Ľ Ce n'est pas l'intelligence qui manquait au prince de Satriano, c'est le caract√®re, et ici Fran√ßois II voyait se tourner contre lui un des plus tristes r√©sultats de la politique de son p√®re, la servilit√© des conseillers. ¬ęIl en sera ce qu'il plaira au roi!¬Ľ c'√©tait l√† l'opinion habituelle des ministres de Ferdinand II. Filangieri √©tait bien homme √† comprendre la n√©cessit√© d'un changement de r√©gime, m√™me √† para√ģtre donner sa d√©mftsion; par habitude de d√©pendance et par d√©sir de pouvoir, il n'√©tait pas homme √† pousser son r√īle jusqu'au bout.

La premi√®re fois que le prince de Satriano joua cette com√©die de d√©mission, c'√©tait d√®s le mois de juillet 1859, √† la suite d'une lettre o√Ļ il proposait au roi un programme de gouvernement, qu'il appelait lui-m√™me un ballon d'essai. Ce ballon d'essai, c'√©tait simplement l'ex√©cution des lois, la suppression de l'arbitraire de la police et des scandaleuses exactions administratives, la justice r√©guli√®re pour tous, une neutralit√© franche, loyale √† l'ext√©rieur, avec l'intention de prendre parti dans le sens des int√©r√™ts du pays. Le roi s'√©mut au premier instant, versa des larmes devant le duc de Taormina, fils du premier ministre, ne fit rien, et le prince de Satriano resta au pouvoir-sans son programme, ne pouvant m√™me obtenir le remplacement d'un fonctionnaire.

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Bient√īt apr√®s, le g√©n√©ral Filangieri, ayant √† entretenir les illusions de la diplomatie, imaginait mieux encore: il pr√©parait un projet de constitution qu'il communiquait au ministre de France. Le projet fut fort encourag√©, comme on pense. Malheureusement quelques jours plus tard, lorsqu'on demandait au premier ministre napolitain des nouvelles de son Ňďuvre, tout √©tait chang√©, le g√©n√©ral Filangieri avait r√©fl√©chi, il ne voulait pas aller au-devant d'une disgr√Ęce. Quel √©tait donc le secret de ces tergiversations et de ces mobilit√©s? Pendant ce temps, un aide de camp de l'empereur des Fran√ßais, le g√©n√©ral Roguet, √©tait arriv√© √† Naples, et, saisissant cette occasion, Filangieri e√Ľt voulu que le projet de constitution lui f√Ľt remis par le ministre de France et par le g√©n√©ral Roguet comme venant de l'empereur, de telle sorte qu'il p√Ľt se couvrir de cette autorit√© devant le roi. On ne tomba pas dans le pi√©ge, et la constitution alla rejoindre le programme de gouvernement du mois de juillet.

Au fond, cette politique √©tait une ruse perp√©tuelle. Le prince de Satriano jouait un double jeu aussi p√©rilleux pour lui-m√™me que pour son pays et pour son souverain, cherchant √† se soutenir √† la cour par l'influence de la diplomatie europ√©enne et opposant √† la diplomatie les r√©sistances du roi. Il amusait tout le monde, et H finissait par ne plus tromper personne, arrivant au bout de cette com√©die avec une ambition d√©jou√©e et un cr√©dit perdu. Il avait √©clair√© la diplomatie sur sa valeur r√©elle, sur sa consistance politique, et cour, de son c√īt√©, ne lui pardonnait pas les plus timides vell√©it√©s lib√©rales, les plus insignifiantes tentatives de r√©forme, m√™me accompagn√©es de la plus souple ob√©issance. La reine-m√®re surtout n'avait que de l'antipathie pour lui. Le g√©n√©ral Filangieri, avec plus d'autorit√© morale et plus de vigueur de conseil, aurait pu, sans nul doute, conduire victorieusement son pays dans cette crise redoutable, et peut-√™tre sauver la couronne de Fran√ßois II: il n'avait √©t√© qu'une d√©coration dont on couvrait le commencement du r√®gne, et lorsqu'il n'avait plus qu'√† tomber du pouvoir, o√Ļ il √©tait remplac√© par le prince Cassaro, la situation du royaume de Naples √©tait la m√™me.

Cette situation, c'√©tait en r√©alit√© ce qui existait sous Ferdinand II avec la tenace √©nergie et l'exp√©rience du dernier roi de moins, avec les excitations caus√©es par les mouvemens de l'Italie de plus, avec ce trouble profond n√© d'une d√©ception croissante de l'opinion. Quelques mois √† peine s'√©taient √©coul√©s en effet: o√Ļ en √©tait le gouvernement napolitain? Il se trouvait r√©duit plus que jamais √† multiplier les mesures les plus rigoureuses, √† √©puiser tous les moyens d'une r√©pression arbitraire. Un simple soup√ßon suffisait pour attirer la main de la police, et c'est ainsi que dans les premiers jours de mars 1860 le prince Torella, le marquis Bella, le prince Camporeale,

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le duc Proto, le marquis Vulcano et bien d'autres encore √©taient subitement arr√™t√©s, ou n'√©chappaient √† la police que par la fuite. Le ministre des affaires √©trang√®res du roi Fran√ßois II, M. Carafa, ne faisait au reste nulle difficult√© d'avouer √† M. Elliot qu'on n'avait point de preuves contre les coupables, qu'on ne les mettrait point en jugement, mais qu'on s√©virait contre eux sans recourir √† la justice, parce que le gouvernement avait la conviction de leur culpabilit√©. Ce n'√©tait pas, il est vrai, sans de vives anxi√©t√©s int√©rieures que Fran√ßois II se laissait entra√ģner dans cette voie. ¬ęCroyez-le bien, disait-il, le roi de Naples n'est pas l'homme le plus heureux du monde; il faut le plaindre, sa situation est bien difficile. Le roi de Naples a d√Ľ se d√©cider √† comprimer; il faut faire son devoir conform√©ment aux lois.¬Ľ Et si l'on objectait que c'√©tait l√† justement la question, se conformer aux lois, viol√©es tous les jours par la police; si l'on ajoutait qu'un syst√®me plus doux, plus √©quitable, serait sans doute plus efficace, le roi r√©pondait qu'il fallait ¬ęcommencer par comprimer, par faire respecter l'autorit√©.¬Ľ Quant aux r√©formes, on verrait apr√®s ce qu'il y aurait √† faire: Fran√ßois II restait dans le vague; on entrevoyait seulement que, s'il avait √† choisir entre des syst√®mes d'√©lections, il pr√©f√©rerait le suffrage universel au suffrage restreint, qu'il consid√©rait comme trop favorable √† la secte, c'est-√†-dire aux lib√©raux.

Au point de vue ext√©rieur et italien, √† ce moment o√Ļ toutes les perspectives de congr√®s s'√©taient √©vanouies et o√Ļ les annexions d√® la Romagne, de la Toscane, √©taient d√©finitivement accomplies, le souverain napolitain en √©tait venu √† des id√©es singuli√®res, et qui ne laissaient pas d'√™tre chim√©riques. ¬ęJe ne puis √™tre indiff√©rent √† ce qui agrandit le Pi√©mont r√©volutionnaire, disait-il, et en ce qui me concerne je ne me pr√™terai en rien √† une autonomie toscane avec un prince de Savoie; ce serait la m√™me chose.¬Ľ Quant √† la Romagne, le roi ne conseillerait jamais au pape d'accepter le Pi√©mont comme vicaire. Il e√Ľt pr√©f√©r√©^in vicariat d√©l√©gu√© au grand-duc de Toscane, ce qui impliquait, √† vrai dire, la restauration du grand-duc, et √† d√©faut du vicariat toscan il mettait en avant l'id√©e d'un vicariat napolitain. ‚ÄĒ Mais comment combiner les r√©formes n√©cessaires dans la Romagne avec le syst√®me politique suivi dans le royaume? Ces r√©formes co√Įncideraient avec celles qui seraient r√©alis√©es √† Naples m√™me. ‚ÄĒEt quelles seraient ces r√©formes? quand s‚Äôaccompliraient-elles? Ici on retombait dans le vague et dans le cercle vicieux o√Ļ tournait la politique napolitaine, ballott√©e entre le danger d'une inaction mortelle et l'√©vidente r√©pugnance √† entrer dans la seule voie qui lui f√Ľt ouverte. J'ajouterai qu'√† ce moment m√™me le Pi√©mont faisait au gouvernement napolitain une proposition nouvelle d'accord et d'action commune.

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D√®s le mois de janvier 1860, Je marquis de Villamarina √©tait arriv√© √† Naples comme ministre du roi Victor-Emmanuel,;et il √©tait charg√© de donner les assurances les pWs compl√®tes d'amiti√©,. de travailler de tout son pouvoir √† dissiper les d√©fiances et √† rapprocher les deux pays. Trois mois apr√®s, avant que les √©v√©nemens, un instant suspendus, eussent repris,une allure plus grave et plus d√©cisive, le cabinet de Turin faisait offrir aux Napolitains d'aller eux-m√™mes en avant et d'entrer dans les, Marches, √† la condition que l'annexion de la Romagne serait reconnue, ou qu'on obtiendrait l'accession du Saint-Si√®ge √† l'occupation d'Anc√īne par les Sardes. En un mot, le Pi√©mont offrait de marcher avec Naples et,de nouer une s√©rieuse intelligence, pourvu qu'on voul√Ľt s'y pr√™ter. Le roi Fran√ßois √©tait trop engag√© dans une politique absolument contraire pour acc√©der √† des combinaisons qui eussent peut-√™tre tout chang√© en Italie, et qui, dans tous les cas, eussent arr√™t√© sans doute le d√©bordement du nord vers le midi. La cour de Naples √©tait tout enti√®re √† ses d√©fiances, √† l'amertume de ses irritations, et se retranchait de plus en plus dans une immobilit√© hostile √† mesure que l'esprit italien s'enflammait par le succ√®s m√™me de ses premi√®res entreprises.

Que r√©sultait-il de ce syst√®me suivi par la cour napolitaine dans sa politique int√©rieure et dans ses relations avec l'Italie, avec le Pi√©mont? C'est que tout empirait rapidement. Le trouble et la peur poussaient aux vexations, qui multipliaient √† leur tour le m√©contentement et les irritations. Tout ce qu'on faisait pour arr√™ter la contagion des id√©es qui envahissaient l'Italie n'avait d'autre r√©sultat que de la rendre plus active et plus efficace. L'aristocratie napolitaine, poursuivie et traqu√©e par la police, se laissait aller √† une mauvaise humeur qu'elle ne cachait plus; la bourgeoisie de Naples √©tait profond√©ment irrit√©e, et chose plus grave, chose nouvelle √† Naples, le peuple lui-m√™me commen√ßait √† s'√©branler, √† demi gagn√© par ce mouvement de d√©saffection. L'arm√©e se sentais humili√©e de voir des Bavarois et des Autrichiens succ√©der aux Suisses dans les' pr√©f√©rences de la cour. La marine √©tait bien plus atteinte encore dans son esprit de fid√©lit√©. ¬ęMon malheureux pays, disait un capitaine de vaisseau, n'a plus de moyen de sortir de l'affreux r√©gime qui l'opprime que par une r√©volution.¬Ľ

L'idée de la perte inévitable de la dynastie faisait de rapides et redoutables progrès, au point que deux des oncles du roi, le comte d'Aquila et le comte de Syracuse, étaient eux-mêmes dans cette conspiration de l'impatience et du mécontentement. Vainement la France et l'Angleterre, par les conseils incessans de leurs représentais, avaient essayé de raviver le sentiment du péril dans cette cour indécise et obstinée; elles se trouvaient en face

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d'un pouvoir insaisissable qui éludait les conseils, sauf à demander plus tard des garanties impossibles contre l'orage qu'il amassait lui-même. Cette situation éclatait partout à Naples; elle se révélait dans les excitations de l'opinion, dans l'insurrection, qui, une fois de plus, se réveillait en ce moment en Sicile, et jusque dans des incidens que l'imagination publique saisissait avec malignité: témoin une scène curieuse qui se passait un jour au palais, et que l'un des témoins, le prince Ischitella, allait raconter immédiatement au cercle de la noblesse.

C'√©tait au lendemain des arrestations du mois de mars 1860. Le ministre de France, M. Brenier, autoris√© par le-'roi √† se pr√©senter toutes les fois qu'il le jugerait convenable, se rendait au palais pour demander l'√©largissement d'un homme estim√© et assur√©ment peu dangereux, qui √©tait l'avocat de la l√©gation. Sa pr√©sence ne parut pas faire une agr√©able impression. L'un des gentilshommes, le marquis Imperiali, lui dit avec embarras que sa majest√© n'√©tait point l√†. On cherchait Fran√ßois II de tous les c√īt√©s dans le palais; le roi √©tait tant√īt chez la reine-m√®re, tant√īt chez le comte de Trapani, tant√īt enfin aux √©curies. Chaque fois que le marquis Imperiali reparaissait apr√®s ses infructueuses recherches, M. Brenier, qui n'avait pas tard√© √† d√©m√™ler le jeu, avait le soin de demander: ¬ęFaut-il attendre?¬Ľ Il attendit plus d'une heure, voulant aller jusqu'au bout, causant librement et tranquillement de guerre avec le prince Ischitella, de marine avec le g√©n√©ral Sabatelli, lorsque le marquis Imperiali revenait d√©finitivement, assez constern√©, en disant qu'on ne retrouvait pas le roi. Le ministre de France regarda fixement le  gentilhomme de cour et lui dit en souriant: ¬ęAlors c'est que le roi est perdu. ‚ÄĒ Il n'est qu'√©gar√© dans le palais, r√©pondit-on. ‚ÄĒ Prenez garde, reprit M. Brenier, il y a des mots dangereux qui conduisent en prison; on y met pour moins que cela.¬Ľ Et il se retira. ‚ÄĒ Ainsi trouble ou violences du pouvoir, irritations et incoh√©rence des opinions, malaise*universel m√™l√© d'aspirations ind√©finies, incertitudes d'une arm√©e d√©fiante d'elle-m√™me et de la cause qu'elle servait, antipathie irr√©conciliable des Siciliens, d√©j√† en insurrection, c'est l√† qu'on en √©tait √† Naples au mois d'avril 1860; il y avait tous les √©l√©mens r√©unis d'une r√©volution, moins la hardiesse ou peut-√™tre la possibilit√© d'une initiative √©manant de la nation elle-m√™me.

C'est alors que sur ce foyer d'√©l√©mens incandescens l'√©tincelle vient tomber. C'est alors, quand les annexions du nord sont d√©finitivement accompl√ģtes, quand entre le Pi√©mont et Naples il n'y a plus que les Marches, quand tout ce que l'Europe a prodigu√© de conseils est √©puis√©, quand l'insurrection sicilienne semble un signe d'intelligence allant tenter l'esprit d'unit√©, qu'un homme se l√®ve du sein d'une petite √ģle de la M√©diterran√©e:

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Garibaldi appara√ģt comme le messager des col√®res italiennes contre le r√©gime dominant dans les Deux-Siciles. Chef √©trange par l'ind√©pendance de sa vie et de son caract√®re, fa√ßonn√© √† toutes les formes de l'action sur terre et sur mer, patriote de cŇďur fougueux, de t√™te faible et de mŇďurs simples, tr√®s brouill√© avec la diplomatie et popularis√© par un d√©vouement passionn√© √† la cause italienne, couvert d'ailleurs du lustre r√©cent de sa campagne d'audacieux partisan en Lombardie, Garibaldi √©tait l'homme le mieux plac√© pour se jeter en avant, ou, pour mieux dire, seul il pouvait entreprendre cette exp√©dition dans le midi de l'Italie, parce que seul il pouvait entra√ģner √† sa suite un nombre suffisant de volontaires enflamm√©s de son feu, anim√©s de son esprit. Et, le dirai-je? seul il pouvait jeter ce d√©fi √† la diplomatie embarrass√©e de l'Europe, tenter cette diversion, sans attirer sur lui un orage de r√©pression instantan√©e, parce que dans l'extr√©mit√© m√™me de son audace et de son ind√©pendance, par son attachement aussi singulier que sinc√®re au roi Victor-Emmanuel, il repr√©sente l'unit√© italienne dans ce qu'elle a de moins incompatible avec l'ordre g√©n√©ral, avec la monarchie. Dans la nuit du 5 mai 1860, Garibaldi, sorti depuis peu de son √ģle de Caprera, s'embarquait √† Quarto, pr√®s de G√®nes, avec quelques-uns de ses compagnons de guerre, Bixio, un G√©nois fougueux et pr√™t √† toutes les entreprises; Sirtori, un Lombard du si√©ge de Venise en 1848; un Sicilien, La Masa; Turr, un Hongrois brillant, et enfin un millier d'hommes rassembl√©s √† la h√Ęte. On avait mis la main par surprise sur deux bateaux √† vapeur d'une compagnie particuli√®re. Il y avait parmi ces hommes des Brescians, des Bergamasques, des Milanais, cent soixante-dix-neuf √©tudians de l'universit√© de Pavie, des Toscans, des √©migr√©s napolitains et siciliens, beaucoup d'aventuriers sans doute, mais aussi des jeunes hommes des plus hautes familles de l'Italie, tous formant une arm√©e bariol√©e, aux types divers, √† l'uniforme populaire et bizarre, aux allures pittoresquement martiales, n'ayant d'autre lien de discipline que le fanatisme pour son chef, et portant sur son drapeau ces simples mots: ¬ęItalie et Victor-Emmanuel!¬Ľ O√Ļ allaient-ils ainsi? On ne le savait encore. L‚ÄôEurope avait le#yeux fix√©s sur la M√©diterran√©e, lorsque peu apr√®s, le 11 mai, la petite exp√©dition partie de Quarto, se frayant un passage √† travers les croisi√®res napolitaines, allait d√©barquer dans un petit port de la c√īte de Sicile, √† Marsala. Les forces navales du roi de Naples arriv√®rent tout juste √† temps pour assister au d√©barquement et pour capturer un des b√Ętimens de l'insurrection voyageuse, lorsque d√©j√† Garibaldi √©tait √† terre avec les siens.

Ce fut un coup de foudre √† Naples, quoiqu'on s'y attend√ģt un peu, et pour se consoler on commen√ßa par accuser un vaisseau anglais d'avoir favoris√© ou prot√©g√© le d√©barquement en g√™nant le tir d'une fr√©gate du roi,

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puis on finit par tout rejeter sur le Pi√©mont, qui avait laiss√© s'organiser et partir l'exp√©dition. Il est certain que le Pi√©mont n'avait pas employ√© la force pour retenir les volontaires au port et pour les disperser. Ostensiblement du moins, en se servant des lois dont il disposait, heureux peut-√™tre de n'en pas avoir de plus s√©v√®res en pr√©sence de l'opinion, qui s'enflammait pour cette hardie tentative, il avait fait ce qu'il avait pu, et ce qu'il avait fait m√™me n'avait servi qu'√† irriter Garibaldi sans le retenir. Pour les esprits politiques du nouveau royaume du nord, se jeter dans cette aventure du midi c'√©tait tout pr√©cipiter, d√©naturer ou compromettre la lib√©ration de l'Italie, qui pouvait s'accomplir plus lentement, par la force des choses. Bien d'autres, qui ne pouvaient s'emp√™cher d'√™tre √©mus de la hardiesse de Garibaldi, consid√©raient son entreprise comme prodigieusement chim√©rique, et croyaient impossible que l'exp√©dition n'all√Ęt pas se heurter contre quelque vaisseau napolitain qui coulerait √† fond les fr√™les b√Ętimens des volontaires. Ayant √† sauver sa position en Europe sans trop braver les ardentes excitations d'une opinion qui √©tait sa force en m√™me temps que son danger, le gouvernement pi√©montais n'avait pu rien faire, mais il sauvait sa responsabilit√© en d√©savouant diplomatiquement Garibaldi.

Un fait √©tait publiquement constat√©, c'est que l'audacieux chef de volontaires avait gard√© son dessein secret, qu'il n'avait voulu en rien dire au roi, de peur d'√™tre retenu comme il l'avait √©t√© d√©j√†, √† la fin de 1859, lorsqu'il voulait se pr√©cipiter sur les Marches. Il le disait lui-m√™me dans une lettre particuli√®re: ¬ęJe fus sur le point de m'en ouvrir au roi... J'ai cru prudent de n'en rien faire. Il m'aurait d√©tourn√©, et je n'aurais pu r√©sister √† un ordre de ce roi unique et parfait...¬Ľ Ainsi Garibaldi acceptait seul la responsabilit√© de son entreprise, il la revendiquait m√™me dans la pens√©e secr√®te d'y puiser une libert√© plus enti√®re de mouvemens pour l'avenir. Il partait sans autre mandat que celui qu'il croyait trouver dans une impulsion de patriotisme et dans l'appel de l'insurrection sicilienne, et au moment de s'embarquer il √©crivait au roi une lettre qui n'√©tait point sans noblesse: ¬ęJe sais que je m'embarque dans une entreprise dangereuse; mais je mets ma confiance en Dieu ainsi que dans le courage et le d√©vouement de mes compagnons. Notre cri de guerre sera toujours: Vive l'unit√© de l'Italie! vive Victor-Emmanuel!... Si nous √©chouons, j'esp√®re que l'Italie et l'Europe lib√©rale n'oublieront pas que cette entreprise a √©t√© d√©cid√©e par des motifs purs de tout √©go√Įsme et enti√®rement patriotiques. Si nous r√©ussissons, je serai fier d'orner la couronne de votre majest√© de ce nouveau joyau, √† la condition toutefois

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que votre majest√© s'opposera √† ce que ses conseillers c√®dent cette province √† l'√©tranger, ainsi qu'on a fait pour ma ville natale.¬Ľ Ainsi s'√©loignait cet homme lan√ßant au d√©part un trait √† M. de Cavour et laissant √† quelques complices entreprenans et passionn√©s comme lui, tels que le docteur Bertani, le soin de lui envoyer de nouveaux volontaires et des secours, s'il ne disparaissait pas dans la M√©diterran√©e.

Une fois √† Marsala, Garibaldi trouvait un sol merveilleusement pr√©par√© pour une r√©volution. En quelques jours, il s'√©tendait dans l'√ģle, ralliant √† lui les bandes de paysans insurg√©s, d√©concertant les mouvemens des chefs de l'arm√©e royale, battant le 15 mai les forces napolitaines √† Calatafimi, poussant jusqu'√† Palerme, o√Ļ il entrait le 27, l√† soutenant un combat de trois jours √† l'aide des Palermitains soulev√©s pour lui, bravant un bombardement aussi meurtrier qu'inutile, qui accablait la population sans la soumettre, et finissant par r√©duire les g√©n√©raux du roi √† une demande d'armistice bient√īt suivie d'une capitulation, si bien que dans ce court espace de temps Garibaldi √©tait ma√ģtre d'une des villes principales, et l'arm√©e royale, d√©sorganis√©e, humili√©e, m√©contente de ses chefs, qu'elle accusait de trahison, n'occupait plus que quelques points d√©fensifs dans l'√ģle. Que se passait-il cependant √† Naples? Le d√©barquement de Garibaldi suscitait d'abord une singuli√®re √©motion dans le gouvernement, car la pr√©sence des volontaires portant en Sicile le drapeau de l'unit√© de l'Italie introduisait dans les affaires napolitaines un √©l√©ment redoutable, bien plus redoutable par son caract√®re moral que par la force num√©rique de cette poign√©e d'hommes conduits par un chef aventureux. On essayait au premier moment d'envoyer en Sicile, avec des promesses tardives, un nouveau lieutenant du roi, le g√©n√©ral Lanza, qui arrivait bien √† propos pour √™tre battu comme tous les autres officiers royaux. Le gouvernement napolitain d'ailleurs usait d'un stratag√®me dont il fit plus d'une fois sa ressource. Il dissimulait les progr√®s de l'insurrection, ne parlait que des avantages, des g√©n√©raux napolitains, et, il faut le dire, le roi √©tait de bonne foi, car il ne pouvait croire encore √† la r√©alit√© d'un danger mortel, sachant qu'il avait en Sicile une arm√©e de plus de trente mille hommes.

A mesure que la marche de Garibaldi se dessinait cependant et que les volontaires, grossis des bandes de paysans siciliens, s'approchaient de Palerme, l'anxi√©t√© et le trouble redoublaient √† Naples, et alors, le 30 mai, au moment m√™me o√Ļ s'ouvraient en Sicile les premi√®res n√©gociations d'armistice, le ministre des affaires √©trang√®res de Fran√ßois II, M. Carafa, convoquait le corps diplomatique. M. Carafa offrait des concessions de la part du roi, si l'Europe voulait donner des garanties.

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Une d√©lib√©ration engag√©e dans ces termes ne pouvait aller bien loin, car aucun des diplomates pr√©sens n'avait les pouvoirs n√©cessaires pour entier dans une n√©gociation de cette nature. On demandait tout au moins que les consuls √©trangers √† Palerme fussent autoris√©s √† intervenir comme m√©diateurs entre les combattans, et cette proposition n'eut pas une plus heureuse fortune. M. Carafa ne se d√©couragea pas' n√©anmoins, et sans para√ģtre se souvenir de ce qui s'√©tait pass√© quelques heures auparavant, il communiquait le soir un projet de note aux divers gouvernemens de l'Europe,^.pour leur demander d'autoriser leurs repr√©sentans ¬ę√† d√©clarer solennellement et officiellement, comme l'avaient fait le matin les ministres de France et d'Angleterre, ne vouloir admettre aucun changement dynastique ni aucune atteinte √† l'int√©grit√© du royaume,¬Ľ assertion qui fut imm√©diatement rectifi√©e par les ministres de France et d'Angleterre. M. Elliot dit notamment qu'il avait des vŇďux √† offrir au roi de Naples et pas de garanties. C'est ce qu'on pourrait appeler le premier acte de la r√©volution des Deux-Siciles.

Tout avait changé rapidement. En ce moment, Garibaldi n'était plus déjà un flibustier; il était entré à Palerme, il avait un gouvernement, il recevait chaque jour de nouveaux soldats du nord de l'Italie: c'était un pouvoir avec lequel oa se trouvait réduit à traiter, et sous sa dictature la Sicile était à demi indépendante. Le bruit de ces événemens retentissait sur la terre ferme, et le frémissement qu'il excitait était comme un avant-coureur de commotions nouvelles; il préparait déjà les esprits à une révolution plus étendue. L'inutilité de la tentative qu'on venait de faire auprès du corps diplomatique laissait le gouvernement napolitain dans un dangereux isolement. Recommencer dans ces circonstances le bombardement de Palerme pour reconquérir une ville en. ruines ou pour attester encore son impuissance n'était guère possible. C'est ce qui arrachait au roi François II un consentement pénible, d'abord à l'armistice négocié entre. ses généraux et Garibaldi, et quelques jours plus tard à une retraite complète de son armée, qui défendait inutilement la ville. C'est aussi,sous la pression de cet ensemble de choses que le roi avait l'idée d'une démarche qui n'était par malheur que l'acte d'un prince toujours flottant entre les répressions impuissantes et les concessions tardives. Dès les premiers jours de juin 1860, François II se décidait à s'adresser directement à l'empereur des Français et à lui demander sa médiation. Ce fut un diplomate intelligent et actif, M. de Martino, qui fut chargé de se rendre à Paris pour remplir cette mission délicate. Mais quels seraient les sacrifices jugés nécessaires? quelles seraient les conditions essentielles de cette médiation pacificatrice?

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‚ÄĒ Il n'√©tait pas difficile d'en pr√©voir quelques-unes: des concessions de libert√© int√©rieure, une alliance italienne avec le Pi√©mont, une organisation nouvelle de la Sicile, qui consacrerait dans une certaine mesure la semi-ind√©pendance de fait qui existait. Le roi ne s'y m√©prenait pas et se d√©battait encore. Il ne cachait pas la r√©pugnance que lui inspirait une alliance avec le Pi√©mont. ¬ęPourquoi, disait-il, m'imposer ce pacte? Je n'ai pas refus√© d'entrer dans une conf√©d√©ration, bien entendu sans qu'il soit question de Venise, qui ne me regarde pas, et c'est l√† toujours la difficult√©. Je ne veux pas faire la guerre pour la V√©n√©tie; le Pi√©mont voudrait m'y entra√ģner, et je ne me compromettrai pas pour favoriser son ambition. Je suis et veux rester en paix avec l'Autriche.¬Ľ Quand on parlait de la Sicile, le roi r√©pondait: ¬ęLa Sicile n'est pas perdue; nous avons encore Messine, Augusta, Syracuse. Messine peut servir √† tout reprendre... Si on donne une organisation distincte √† la Sicile, avec une constitution √† part, c'est dans peu de temps la s√©paration compl√®te; c'est l'annexion au Pi√©mont ou l'ind√©pendance favoris√©e par l'Angleterre, et je ne pense pas que ce soit l'avis de la France...¬Ľ Fran√ßois II ne disait pas le vrai de la difficult√© au sujet de l'institution d'une vice-royaut√© en Sicile: c'est qu'on ne savait quel prince choisir... Les oncles du roi, le comte d'Aquila et le comte de Syracuse, √©taient √©cart√©s, et on ne se souciait pas de nommer le fr√®re m√™me de Fran√ßois II, le comte de Trani. Si enfin l'on cherchait √† savoir ce que ferait le gouvernement napolitain dans le cas d'hostilit√©s nouvelles, si Messine serait bombard√©e comme Palerme, le roi r√©pondait non sans anxi√©t√©: ¬ęSans aucun doute, on bombardera, c'est le sort des villes qui se r√©voltent. Je sais ce qu'il y a d'affreux. Plut√īt que de recommencer √† Palerme, j'ai subi l'humiliation de traiter avec Garibaldi: cela est affreux; mais je me suis r√©sign√© √† faire le sacrifice de ma dignit√©. Mes troupes se retirent de Palerme. Quant √† Messine, je n'ordonne rien, je laisse les g√©n√©raux libres. Personnellement, je sais ce qu'il y a de douloureux; comme roi cependant, j'ai des devoirs √† remplir...¬Ľ Ainsi le jeune roi abordait les questions, sentait le p√©ril, et reculait en paraissant faire un pas.

Au fond, Fran√ßois II √©tait vivement impressionn√© par tout ce qui l'entourait. Il semblait d√®s ce moment ne plus tenir √† un pouvoir qui cesserait de reposer sur la tradition, et ne remplir son devoir de souverain que par une sorte de cas de conscience; il √©tait pr√©par√© aux catastrophes, et il disait un jour √† M. Carafa: ¬ęIl y a tant de souverains qui se prom√®nent aujourd'hui en Europe, j'irai leur tenir compagnie.¬Ľ Une sc√®ne singuli√®re r√©v√©lait vers ce moment d'une fa√ßon plus vive les agitations int√©rieures de ce jeune souverain. Le prince Wolkonski, ministre de Russie, venait d'arriver √† Naples;

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il fut re√ßu en audience royale, et Fran√ßois II, allant vers lui, dit brusquement: ¬ęEh bien! prince, vous venez ici pour assister √† nos fun√©railles. Du reste, si cela continue ainsi, nous aurons bient√īt √† rendre le dernier devoir √† la Russie.¬Ľ Le prince Wolkonski, un peu surpris, r√©pondit qu'il ne savait s'il y aurait des catastrophes √† Naples, mais que la Russie, quant √† elle, √©tait fort bien portante. Le roi Fran√ßois vivait dans ces alternatives, tant√īt parlant de sa chute avec une sorte de d√©gagement ou avec amertume, tant√īt se reprenant √† l'espoir, et alors paraissant dispos√© √† tenter un effort supr√™me de d√©fense par une concentration de ses forces √† Messine en Sicile, √† Ga√ęte sur le continent, attendant toujours de la tentative de m√©diation qu'il venait de faire un r√©sultat qui, bien que pr√©vu par lui, le troublait singuli√®rement.

Cette m√©diation, au surplus, offrait des difficult√©s ou des inconv√©niens de plus d'une sorte: elle venait tardivement d'abord; elle introduisait dans les rapports entre le souverain des Deux-Siciles et son peuple ou l'Italie la puissance d'une volont√© √©trang√®re, dont l'intervention serait n√©cessairement d√©pourvue de toute sanction mat√©rielle, et risquait fort d'√™tre illusoire, si elle n'√©tait qu'un conseil, un acte de bon office; elle laissait trop voir la pens√©e d'attirer la France dans une action isol√©e, distincte de celle de l'Angleterre,.dont elle ne voulait pas se s√©parer en ce moment, et enfin elle faisait perdre un temps pr√©cieux, pendant lequel tout s'aggravait en Sicile, o√Ļ Garibaldi se pr√©parait √† pousser plus loin sa conqu√™te, √† Naples, o√Ļ l'id√©e d'une r√©volution prochaine faisait chaque jour des progr√®s. Telle qu'elle √©tait pourtant, cette m√©diation devenait un signe de la puissance des choses; elle indiquait la seule voie o√Ļ la royaut√© napolitaine p√Ľt d√©sormais trouver quelque chance, puisqu'elle sentait √©clater dans ses mains tous les moyens de r√©sistance int√©rieure, puisqu'elle ne pouvait compter sur un appui d√©cisif des puissances europ√©ennes, pas m√™me sur l'appui de la Russie, qui faisait savoir au roi qu'elle le soutiendrait moralement, mais sans nulle coop√©ration mat√©rielle. D√®s lors, en pr√©sence du flot montant, avec la seule spontan√©it√© que lui laissassent les √©v√©nemens, celle de la r√©signation, Fran√ßois II se d√©cidait √† faire de lui-m√™me un pas de plus sans avoir √† subir une m√©diation. Le 25 juin 1860, Naples se r√©veillait en apprenant tout √† coup qu'une constitution √©tait accord√©e, qu'un accord serait n√©goci√© avec le roi de Sardaigne, que les couleurs italiennes devenaient les couleurs du drapeau napolitain, que la Sicile aurait des institutions repr√©sentatives, avec un prince pour vice-roi, et que la direction des affaires √©tait confi√©e √† M. Antonio Spinelli, homme d'un lib√©ralisme mod√©r√©, mais sinc√®re, qui avait √©t√© en 18/18 l'un des premiers ministres constitutionnels de Ferdinand II.

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C'était toute une révolution accomplie sous l'influence du retour de M. de Martino, qui revenait de Paris, sinon avec la médiation qu'il était allé chercher, du moins avec la vive impression de la gravité des conjonctures.

Seulement cette r√©volution √©tait-elle d√©sormais de nature √† ramener l'opinion, √† redresser' une situation √©gar√©e dans toutes les impossibilit√©s? Chose curieuse, l'acte souverain du 25 juin fut d'abord re√ßu avec froideur √† Naples, et ce qui donne une id√©e des habitudes form√©es par un long despotisme, on y voyait un leurre, presque une provocation ou un pi√©ge. On n'y croyait pas, non-seulement dans la population tourbillonnante de la ville, mais m√™me parmi les hommes √©clair√©s, si bien que M. Spinelli avait quelque peine √† former un minist√®re o√Ļ entraient le prince Torella, le marquis de La Greca, M. de Martino, un des hommes les plus actifs du moment, M. Giovanni Manna, un √©conomiste intelligent et habile, qui acceptaient le pouvoir avec plus de z√®le et de d√©vouement que de foi au succ√®s. Un avocat de Naples, qui allait √™tre le tribun du nouveau r√©gime, M. Liborio Romano, fut pr√©fet de police avant de devenir le ministre de l'int√©rieur charg√© des fun√©railles de la dynastie. Fran√ßois II subissait, avec toutes les fatalit√©s que lui avait laiss√©es son p√®re, cette fatalit√© de d√©fiance qui depuis tant d'ann√©es faisait peu √† peu de tous les esprits lib√©raux des ennemis de la maison royale, et qu'il n'avait pas essay√© de vaincre √† son av√©nement. Si la constitution de 1848, √† laquelle on revenait de si loin, et l'alliance avec le Pi√©mont eussent inaugur√© le r√®gne, cette politiqu√©, personnifi√©e en un jeune prince, e√Ľt chang√© sans doute la destin√©e du midi de l'Italie; en ce moment, le r√©gime constitutionnel, n√© dans les transes d'une crise redoutable, apparaissait comme une Ňďuvre de n√©cessit√© que Fran√ßois II subissait en roi qui est le jouet des √©v√©nemens, qui, reprenant un jour ou l'autre sa libert√©, reprendrait aussi ses pro* messes. Une presse naissante n'usait de sa libert√© nouvelle que pour mieux d√©voiler l'immense incoh√©rence laiss√©e par trente ans de compression ruineuse, pour mettre √† nu tout √† coup une situation o√Ļ il n'y avait que des absolutistes irrit√©s, d√©√ßus, toujours pr√™ts √† tenter quelque r√©action, et des lib√©raux qui d√©sormais tournaient leurs regards d'un autre c√īt√©, vers Victor-Emmanuel ou Garibaldi, qui √©taient presque ouvertement annexionistes.

Ce qu'il y avait de possible encore d'ailleurs dans un raffermissement de la dynastie par le r√©gime constitutionnel tenait visiblement et uniquement √† une circonstance, √† celte alliance avec le Pi√©mont qui √©tait une des promesses de l'acte du 25 juin. Un des membres du nouveau cabinet. M. Manna, et un diplomate napolitain fils d'un ancien ministre, M. Winspeare, eurent la mission de se rendre aussit√īt √† Turin pour n√©gocier l'alliance.

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C'√©tait une tentative extr√™me dans laquelle le gouvernement napolitain √©tait appuy√© non-seulement par les cours de l'Europe du nord, telles que la Russie et la Prusse, mais encore et surtout parla France, et l'Angleterre elles-m√™mes. Qu'avaient √† proposer les pl√©nipotentiaires du roi de Naples? A ne consulter que ce qui √©tait ostensible, M. Manna et M. Winspeare recevaient des instructions qui les autorisaient √† former une ligue entre les deux couronnes pour garantir la p√©ninsule contre toute attaque ou influence √©trang√®re, et √† n√©gocier des conventions qui √©tabliraient une union commerciale, l'uniformit√© des monnaies, qui relieraient les syst√®mes de postes et de chemins de fer, et s'√©tendraient en un mot √† tout ce qui pourrait resserrer les liens des deux royaumes. Pour la Sicile, un parlement serait √©lu d'apr√®s la vieille constitution de 1812, en dehors de toute pression arm√©e, afin que le pays p√Ľt d√©cider de son organisation, qui garantirait √† l'√ģle une existence politique s√©par√©e de Naples, sous la m√™me couronne, avec la vice-royaut√© d'un prince. En pr√©sence de la situation de l'Italie et de tous les probl√®mes qu'elle soulevait, si les instructions des pl√©nipotentiaires napolitains se fussent arr√™t√©es l√†, ce n'√©tait pas m√™me la peine d'aller √† Turin; mais M. Manna et M- Winspeare avaient des instructions secr√®tes qui touchaient au vif des choses et dont ils √©taient autoris√©s √† se servir √† mesure que les circonstances l'exigeraient. Ils pouvaient admettre le principe de la transformation de la ligue en alliance offensive, ce qui impliquait la guerre pour Venise. Le roi Fran√ßois II avait fini par acc√©der √† cette condition, irrit√© et offens√© qu'il √©tait de la conduite de l'Autriche et de l'abandon ou elle le laissait apr√®s l'avoir tant pouss√© √† r√©sister; il ne reculait plus devant cette perspective d'une guerre o√Ļ il retrouverait l'honneur des armes qu'il croyait perdu √† Palerme. L'annexion de la Toscane et des duch√©s pouvait √™tre aussi reconnue par les pl√©nipotentiaires. Quant aux √©tats de l'√©glise, une combinaison pourrait √™tre propos√©e: le Pi√©mont garderait les L√©gations comme vicaire du Saint-Si√®ge, le roi de Naples prendrait le vicariat des Marches et de l'Ombrie. Malheureusement multiplier les discussions √† l'heure o√Ļ le p√©ril pressait, se r√©fugier dans les distinctions entre ce qu'on offrait publiquement et les propositions secr√®tes qu'on se proposait de d√©rouler peu √† peu, au lieu d'aller simplement et directement au but, c'√©tait encore perdre du temps, et dans l'intervalle Garibaldi, apr√®s avoir un moment suspendu sa marche, reprenait son √©lan, battait √† Milazzo un des plus vaillans et des plus fid√®les serviteurs de Fran√ßois' II,' le colonel Bosco, arrivait √† Messine, s'emparant de la ville et ne laissant que la citadelle au pouvoir des troupes royales, si bien que, ma√ģtre de la Sicile, il se trouvait d√®s lors face √† face avec le continent napolitain.

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Je ne dis pas qu'on ne f√Ľt sinc√®re √† Naples dans cette politique d'alliance italienne dont M. Manna et M. Winspeare portaient la pens√©e √† Turin; on l'√©tait certainement, puisqu'on n'avait pas d'autre moyen de se sauver, et c'est d'un autre c√īt√© un amer reproche qu'on a fait au Pi√©mont de n'avoir pas aid√© le r√©gime constitutionnel napolitain √† vivre, de ne s'√™tre pas pr√™t√© avec plus de z√®le √† une combinaison qui √©tait une victoire pour sa politique, qui faisait entrer les affaires de l'Italie dans une voie o√Ļ l'Europe alarm√©e et la p√©ninsule elle-m√™me, entra√ģn√©e dans les aventures, pouvaient trouver le gage d'un avenir moins incertain, le Pi√©mont aurait pu dire cependant que cette alliance, √† laquelle on se rattachait tardivement, comme √† un exp√©dient supr√™me dans une effroyable crise, il l'avait offerte en principe un an auparavant, lorsqu'elle pouvait raffermir √† jamais la royaut√© napolitaine; qu'il l'avait offerte encore au mois d'avril, presque dans les m√™mes termes, avec les m√™mes combinaisons; qu'en la repoussant alors, on n'avait fait que susciter les dangers dont on avait √† se d√©fendre, et que ce qu'on lui offrait en ce moment, c'√©tait de s'affaiblir lui-m√™me sans fortifier peut-√™tre le nouveau r√©gime napolitain, de faire violence √† l'opinion, qui suivait avec une √©motion visible et ardente l'entreprise de Garibaldi, de s'engager sans s√©curit√© avec une politique dont il avait √©prouv√© les tergiversations et les doutes, et qui pouvait n'√™tre encore qu'une politique de circonstance tant qu'elle ne s'appuyait pas sur un parlement national. Le Pi√©mont ne repoussait pas les propositions napolitaines: il avait trop √† compter avec les conseils de l'Europe, de la Russie, de l'Angleterre, de la France surtout, qui tenait √† sauver Naples de cette crise; mais il attendait et il faisait attendre √† son tour, prenant le facile pr√©texte de ne rien pr√©cipiter avant la r√©union du parlement napolitain, qui ferait conna√ģtre l'opinion du pays.

Le mot du problème, à vrai dire, n'était en ce moment ni à Naples ni à Turin; il était en Sicile avec Garibaldi, l'indomptable chef du mouvement, une tête qui n'était pas facile à conduire. Là en effet, au sein même de cette victoire merveilleuse, s'agitait une lutte singulière, ardente, qui naissait de la profondeur du mouvement italien, qui s'était fait jour au départ de l'expédition de Sicile, et qui prenait une intensité nouvelle en partageant et en passionnant tous les esprits en Italie: c'était la lutte entre ce qu'on pourrait appeler l'idée politique, l'idée modératrice, et le parti exalté de l'action, toujours prêt à se jeter en avant- Aux yeux des politiques qui puisaient leurs inspirations à Turin, et dont M. de Cavour est depuis longtemps le guide heureux et habile, la première nécessité était d'assurer les victoires italiennes à mesure qu'elles se succédaient.

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Puisque la Sicile √©tait conquise, il fallait se h√Ęter de prononcer l'annexion, de la r√©gulariser, puis ne rien pr√©cipiter, suivre les circonstances, m√©nager les susceptibilit√©s europ√©ennes, et se garder d'aller au-devant de quelque gros orage diplomatique. Un des plus actifs √©migr√©s siciliens de 1848, ralli√© √† la politique de M. de Cavour, m√™l√©, comme l'un des chels de la Soci√©t√© nationale, √† tous les mouvemens r√©cens de l'Italie, M. La Farina, se chargea ou fut charg√© d'aller √† Pa√Įenne essayer de faire pr√©valoir l'id√©e de l'annexion imm√©diate, et il ne laissait pas de trouver de l'√©cho dans la population. Aux yeux du parti de l'action au contraire, annexer imm√©diatement la Sicile, c'√©tait abdiquer, se subordonner √† Turin, et, apr√®s ce premier pas d√©cisif qu'on venait de faire, rester les mains li√©es en face de Naples et des autres √©tats de l'Italie o√Ļ il y avait encore √† porter l'id√©e de l'unit√© nationale. De l√† des conflits de vues et d'influences au sein desquels Garibaldi s'agitait singuli√®rement, tant√īt ramen√© par la raison, par un sentiment sup√©rieur de patriotisme, √† la n√©cessit√© de combiner sa marche avec Turin, tant√īt entra√ģn√© par son temp√©rament vers tous les auxiliaires exalt√©s qui l'entouraient, qui se servaient de lui encore plus qu'ils ne le servaient, et qui ne cessaient d'exciter ses ressentimens contre M. de Cavour. H√©ros par le cŇďur et enfant terrible par l'esprit politique, Garibaldi vivait dans des tiraillemens perp√©tuels, multipliant les pro-dictateurs, changeant ses ministres, proclamant le statut sarde et faisant embarquer violemment M. La Farina, qui √©tait trop prompt pour l'annexion, ‚ÄĒ adressant des appels enthousiastes √† ses soldats et aux dames palermitaines, gouvernant √† la diable et se relevant par la fascination d'une nature ardente et sinc√®re, √©chappant tour √† tour par sa droiture √† ceux qui cherchaient √† surprendre ses instincts, par une saillie imp√©tueuse √† ceux qui auraient voulu le retenir,‚ÄĒfort ballott√© comme on voit, mais invariable dans la pens√©e d'aller en avant sans se laisser lier par aucune consid√©ration de politique r√©guli√®re et de diplomatie. Le dictateur le disait lui-m√™me au corps municipal de Palerme, qui allait lui demander l'annexion imm√©diate. ¬ęJe pourrais, appuy√© sur la manifestation des communes, par un acte dictatorial, proclamer l'union, r√©pondait-il; mais entendons-nous bien: je suis venu combattre pour l'Italie, et non pour la Sicile seule, et si l'Italie n'est pas tout enti√®re r√©unie et libre, jamais la cause d'aucune de ses parties ne sera assur√©e. Relier toutes ces parties s√©par√©es, les mettre en √©tat de composer l'Italie une et libre, est l'objet de mon entreprise... Si nous accomplissons aujourd'hui l'annexion de la Sicile seule, les ordres devraient venir d'ailleurs; alors il faudrait que j'abandonnasse mon Ňďuvre et que je me retirasse...¬Ľ

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Et Garibaldi ne voulait pas se retirer encore; il dévoilait au contraire son but fixe et prochain en concentrant successivement ses forces autour de Messine, à la pointe du Phare, à quelques milles du continent de Naples.

Plac√© entre les n√©cessit√©s diplomatiques de sa position en Europe et les entra√ģnemens de Garibaldi, qui portait dans son camp la fortune de la cause italienne, le Pi√©mont ne pouvait que garder pour le moment une expectative qui devenait d√©licate. ‚ÄĒ Le devoir du Pi√©mont √©tait simple, dira-t-on; il n'avait qu'√† livrer Garibaldi √† lui-m√™me, √† signer le pacte avec Naples et √† aider le roi Fran√ßois II, transform√© en souverain constitutionnel, √† sortir victorieux de la crise o√Ļ il √©tait plong√©. R√©guli√®rement, diplomatiquement, il se peut qu'il en fut ainsi; moralement, c'√©tait abdiquer toute une politique et tenter de faire r√©trograder le courant d'une r√©volution qu'un sentiment exalt√© de nationalit√© rendait irr√©sistible; c'√©tait infirmer virtuellement le droit qui avait fait l'annexion de la Toscane, de la Romagne et des duch√©s, et le Pi√©mont n'e√Ľt pr√™t√© une force factice et sans doute peu durable au roi de Naples qu'en affaiblissant sa'  propre position. Le cabinet de Turin fit ce qu'il put en essayant au moins de retenir Garibaldi en Sicile; il chercha √† emp√™cher l'enr√īlement de nouveaux volontaires, √† suspendre leur d√©part, et le roi Victor-Emmanuel lui-m√™me √©crivit √† l'audacieux partisan pour le d√©tourner de pousser plus loin son exp√©dition. ¬ęVous savez, g√©n√©ral, lui disait-il, que lorsque vous √™tes parti pour l'exp√©dition de Sicile, vous n'avez pas eu mon approbation; maintenant je me d√©cide √† vous donner un avis dans les graves conjonctures actuelles, connaissant la sinc√©rit√© de vos sentimens envers moi. Pour faire cesser la guerre entre Italiens et Italiens, je vous conseille de renoncer √† l'id√©e de passer avec vos valeureuses troupes sur le continent napolitain, pourvu que le roi de Naples s'engage √† √©vacuer toute l'√ģle et √† laisser les Siciliens libres de d√©lib√©rer et de disposer de leurs destin√©es. Pesez mon conseil, g√©n√©ral, et vous verrez qu'il est utile √† la patrie.¬Ľ Cette √©vacuation compl√®te de la Sicile n'avait rien d'incompatible avec les dispositions du gouvernement napolitain lui-m√™me, qui la proposait par une note de M. de Martino, pour obtenir une tr√™ve et en r√©servant la question.

Ce n'√©tait nullement l'affaire de Garibaldi, qui r√©pondit au roi Victor-Emmanuel, le 27 juillet, de Milazzo: ¬ęSire, votre majest√© sait de quel respect et de quel attachement je suis p√©n√©tr√© pour sa personne et combien je d√©sire lui ob√©ir; mais votre majest√© doit bien comprendre dans quel embarras me placerait aujourd'hui une attitude passive en face de la population du continent napolitain que je suis oblig√© de contenir depuis si longtemps, et √† qui j'ai promis un appui imm√©diat.

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L'Italie me demanderait compte de mon inaction, et il en r√©sulterait un mal immense; Au terme de ma mission, je d√©poserai aux pieds de votre majest√© l'autorit√© que les circonstances m'ont conf√©r√©e, et je serai bien heureux de lui ob√©ir.¬Ľ Ce fut la r√©ponse exacte.

Au fond Garibaldi √©tait entra√ģn√© par son instinct, et il √©tait pouss√© par d'autres motifs, dont l'un √©tait l'√©tat de son arm√©e, camp√©e pr√®s du Phare et retenue dans l'inaction depuis son entr√©e √† Messine: arm√©e √©trange vraiment, qui s'√©tait √©lev√©e en moins de trois mois √† pr√®s de vingt-cinq mille hommes et o√Ļ tous les √©l√©mens se trouvaient r√©unis. Il y avait pr√®s de quinze mille Italiens du nord, Pi√©montais, Romagnols, Florentins, accourus successivement √† l'appel du chef des chasseurs des Alpes de la guerre de la Lombardie. Les Siciliens, recrut√©s non sans peine, √©taient au nombre de six ou sept mille. On comptait aussi des Fran√ßais, des Anglais, des Hongrois, des Polonais. Je n'ajouterai pas qu'il y avait m√™me des for√ßats √† qui on offrait l'occasion de se r√©g√©n√©rer en servant l'ind√©pendance, disait-on, et qui formaient une l√©gion conduite avec une implacable s√©v√©rit√© par le colonel anglais Dunne. L'organisation militaire √©tait tr√®s irr√©guli√®re, la discipline fort rel√Ęch√©e, la libert√© universelle, l'uniforme tr√®s vari√©. Le type dominant √©tait la chemise rouge, et les plus √©l√©gans y joignaient un foulard de soie aux couleurs √©clatantes retombant sur le dos comme une sorte de dolman. C'√©tait une imitation du chef, qui portait ce costume. Tenir cette arm√©e, capable d'√©lan un jour d'action, mais incoh√©rente et aux allures hasardeuses, la tenir au repos, livr√©e √† elle-m√™me, c'√©tait √©teindre l'ardeur qui √©tait son ressort et pr√©parer une dissolution prochaine. De plus il fallait faire vivre cette arm√©e, la payer, et Garibaldi √©tait √† bout de ressources. Il y eut des jours o√Ļ il n'avait plus que quelques milliers de francs √† sa disposition. Tout le poussait donc en avant, et l'esprit de son arm√©e, excit√©e aux aventures, et les n√©cessit√©s mat√©rielles de sa position, et surtout ce feu inextinguible de passion italienne qui faisait de lui le h√©ros bizarre, violent, mais sinc√®re de cette √©trange odyss√©e. Il le disait ni plus ni moins vers ce moment dans une conversation avec un officier napolitain, le g√©n√©ral Clary, qui √©tait √† Messine: ¬ęVoici mon programme irr√©vocable: point de tr√™ve, aller √† Naples, puis √† Rome, puis √† Venise,¬Ľ et il ajoutait avec la na√Įve jactance d'un homme qui ne doute de rien: ¬ęPuis enfin reprendre Nice √† la France!¬Ľ Effectivement le programme √©tait complet. Quelle √©tait la force de Garibaldi, je ne dis pas pour aller jusqu'au bout de son programme, mais du moins pour faire du chemin encore? 11 avait la force d'une r√©solution nette en face de l'incertitude universelle, il avait la foudroyante intensit√© d'un boulet de canon qui n'a pas atteint son but et qu'un obstacle n'a pas amorti ou d√©tourn√© sur sa route.

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Lorsque le pl√©nipotentiaire du roi Fran√ßois II √† Turin, M. Manna, connut la lettre √©crite par Garibaldi √† Victor-Emmanuel, il se h√Ęta de demander √† Naples qu'on oppos√Ęt des manifestations publiques, des adresses des municipalit√©s, la r√©union prompte du parlement, √† ce que disait le chef des volontaires de l'appel qui lui serait adress√© par le royaume. On √©tait occup√© de bien autre chose √† Naples: on d√©sesp√©rait en voyant le p√©ril grandir, les chances d'un accord avec le Pi√©mont s'√©vanouir, les impossibilit√©s s'accumuler, et depuis un mois le minist√®re vivait dans la plus √©trange incoh√©rence entre les mouvemens d√©sordonn√©s d'un premier instant de libert√© et les tentatives r√©actionnaires. Le 15 juillet, des soldats de la garde royale et de l'infanterie de marine se r√©unissaient √† la place du Carmin√©, et de l√†, le sabre au poing, se r√©pandaient dans la ville, sur les quais, dans la rue de Tol√®de, se livrant √† toute sorte d'exc√®s soldatesques, for√ßant tout le monde √† crier: ¬ęVive le roi! √† bas la constitution !¬Ľ Des officiers de la flotte fran√ßaise qui √©taient √† terre furent eux-m√™mes assaillis, somm√©s de se joindre √† cette √©trange manifestation, et je n'ai pas besoin de dire quelle fut leur r√©ponse. D'un autre c√īt√©, les annexionistes, et ils √©taient nombreux, ne se dissimulaient plus; on appelait publiquement Garibaldi et Victor-Emmanuel. Les √©migr√©s, qui commen√ßaient √† rentrer, ne faisaient que pr√©cipiter ce mouvement d'opinion. La difficult√© pour le minist√®re √©tait de vivre, de gouverner, de donner une apparence s√©rieuse √† ce r√©gime constitutionnel naissant; il ne v√©cut pas, il ne gouverna pas: il passa √† travers des crises, il se renouvela un instant par le passage d'un des hommes populaires de la situation, de M. Liborio Romano, au minist√®re de l'int√©rieur, du g√©n√©ral- Pianelli au minist√®re de la guerre, et il agit dans le vide, avec des vues divergentes, un z√®le mal employ√©, un d√©vouement qui √©tait ti√®de chez les uns, impuissant chez les autres. Et lorsque les crises minist√©rielles se succ√©daient, on en venait √† dire dans un journal nouveau, avec une hardiesse qui allait au fond des choses:  ¬ęPourquoi des crises de cabinet? pourquoi des ministres nouveaux plut√īt que ceux d'hier? Des directeurs suffisent pour maintenir provisoirement le peu d'ordre qui existe et attendre le d√©no√Ľment du drame qui se joue.¬Ľ

Le roi François II était singulièrement agité; il voyait tout tourner contre lui, ses résistances et ses concessions. A demi dépouillé du pouvoir, il défendait pourtant encore à demi le peu qui lui en restait, pensant avoir gagné beaucoup quand il n'accordait à quelques-uns de ses ministres par lesquels il se croyait trahi que la moitié de ce qu'ils demandaient. Il se défiait du mouvement dont il avait sous les yeux le spectacle redoutable; il avait certes raison, et cette défiance trop visible donnait des armes nouvelles contre une sincérité qui n'avait qu'un malheur, celui d'être tardive.

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Le jeune roi n'√©tait relev√© que par un sentiment de devoir assez fier et attrist√© qui l'animait sans lui inspirer des r√©solutions bien pr√©cises. ¬ęSi je n'√©tais pas roi, disait-il, si je n'√©tais pas responsable de ma couronne vis-√†-vis de mon peuple, vis-√†-vis de ma famille, il y a longtemps que Fran√ßois aurait d√©pos√© le triste fardeau qui p√®se sur lui.¬Ľ C'√©tait le moment o¬£i l'un des oncles du roi, le comte de Syracuse, ne trouvait rien de mieux √† proposer √† Fran√ßois II que d'abdiquer en faveur de 'Victor-Emmanuel, et un '.signe plus caract√©ristique encore, plus triste du temps, c'est que tous ceux qui avaient v√©cu de la royaut√©, qui l'avaient servie, tromp√©e et perdue, s'en allaient fuyant ce pouvoir.en d√©tresse. Incoh√©rence et entra√ģnamens hostiles de l'opinion, abandon croissant autour du roi, sentiment universel d'une ruine imminente, attitude mena√ßante de Garibaldi, impossibilit√© de l'alliance avec le Pi√©mont, c'√©tait l√† ce qui annon√ßait une phase nouvelle dans le mouvement imprim√© au midi de l'Italie, et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que depuis un mois Garibaldi se pr√©parait a envahir le royaume, depuis un mois il amassait ses forces au Phare, rassemblait des barques de transport, ‚ÄĒ et il put franchir le d√©troit sans √™tre inqui√©t√© par la marine napolitaine!

Ce fut le 8 ao√Ľt 1860 que commen√ßa le passage et que les bandes camp√©es en Sicile abord√®rent les c√ītes de la Calabre, le major Missori en t√®te. En quelques jours, vingt-cinq mil!e hommes purent passer, retrouvant leur ardeur en reprenant leur √©lan. Un vaisseau de la flotte royale arrivait √† temps dans le d√©troit pour lancer quelques - boulets contre le dernier navire de l'exp√©dition, qui venait de jeter ses hommes √† terre, comme √† Marsala. La lutte √©tait d√©sormais engag√©e sur le continent. Si l'√©garement n'avait pas √©t√© dans les conseils napolitains, assur√©ment une d√©fense n'√©tait pas impossible encore avec une arm√©e nombreuse, raffermie par la pr√©sence du roi et conduite √† la rencontre de cette √©trange invasion; mais il e√Ľt fallu une d√©cision prompte et hardie, qui e√Ľt tout √† la fois contraint le chef des volontaires √† mesurer sa marche, intimid√© les hostilit√©s int√©rieures et rassur√© √† demi tous ceux qui auraient voulu s'attacher √† ce dernier essai de r√©gime constitutionnel avec la dynastie r√©gnante. Rien de semblable n'existait √† Naples, o√Ļ la pr√©sence de Garibaldi sur le sol du royaume ne faisait qu'enflammer les passions et plonger le gouvernement dans toutes les incertitudes.

On s'√©puisait en d√©lib√©rations sans rien faire, changeant chaque jour de plan de d√©fense, jetant sur toutes les routes des troupes harass√©es par des marches confuses, d√©courag√©es par la d√©fiance. Le minist√®re proposait un instant de prendre r√©sol√Ľment la dictature pendant la crise.

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Le roi h√©sita, il √©tait agit√© de singuliers scrupules: il craignait, disait-il, de para√ģtre supprimer indirectement la constitution. Au fond, il craignait, s'il allait se mettre √† la t√™te de l'arm√©e dans de telles conditions, de laisser trop de pouvoir √† des ministres qu'il soup√ßonnait de trahison, et pendant ce temps Garibaldi s'avan√ßait √† grands pas. Huit jours apr√®s son d√©barquement, il √©tait ma√ģtre de Reggio, apr√®s avoir livr√© bataille et avoir forc√© la garnison √† se rendre; il mettait successivement la main sur toutes les places fortes de la c√īte, et l'arm√©e royale diss√©min√©e semblait faire le vide devant lui, ou fondait par les capitulations et les d√©fections, tandis que les insurrections, √©clatant sur ses pas, s'organisaient partout, proclamaient Victor-Emmanuel et le statut sarde. Le t√©l√©graphe lui-m√™me, ce messager ail√© et fi√©vreux de toutes les catastrophes, fut suborn√© et gagn√© √† la cause de l'invasion par un Anglais ing√©nieux; il trompa le gouvernement, et fit la r√©volution en disant qu'elle √©tait faite. Ce n'√©tait plus une campagne, c'√©tait une marche fantastique, un mouvement d√©sordonn√© qui ne trouvait sa force que dans le myst√®re, dans une sorte de merveilleux, dans l'ineptie de la r√©sistance et dans la complicit√© universelle d'un peuple r√©sign√© √† se laisser conqu√©rir.

Vingt jours apr√®s qu'il avait mis le pied sur le continent, Garibaldi √©tait √† Salerne seul, pr√©c√©dant son arm√©e, plus roi d√©j√† que le roi lui-m√™me, et chose √©trange, √† l'approche de l'insaisissable et puissant ennemi, ce dont on se pr√©occupait √† Naples, ce n'√©tait pas de combattre, c'√©tait d'√©pargner √† la bonne et riante ville les ennuis et les sombres perspectives d'une lutte sanglante dont elle serait le prix. Une derni√®re fois M. de Martino convoquait le corps diplomatique pour lui proposer la neutralisation de Naples sous la protection des escadres √©trang√®res; on √©tait au 27 ao√Ľt. Le ministre de Sardaigne, M. de Villamarina, devait mettre toute son influence √† obtenir l'assentiment de Garibaldi lui-m√™me. Les ministres de Prusse et d'Autriche, apr√®s avoir un moment accept√©, retir√®rent leur adh√©sion. C'√©tait la derni√®re tentative pour engager la responsabilit√© de l'Europe dans la d√©fense du royaume; elle ne r√©ussit pas, et d√®s ce moment, seul, abandonn√© par tous ceux qui l'avaient servi, voyant les d√©fections se multiplier autour de lui, se trouvant en face d'une population qui ne lui demandait que de se retirer, soit par entra√ģnement d'imagination vers Garibaldi, soit pour √©chapper aux anxi√©t√©s d'un combat sanglant, le roi ne songea plus qu'√† quitter Naples, avec la pens√©e de rassembler les troupes fid√®les, surtout les r√©gimens √©trangers, de transporter sa d√©fense entre le Volturne et le Garigliano, et de se r√©fugier √† Ga√ęte.

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Fran√ßois II n'abdiquait pas en faveur de Victor-Emmanuel, comme le lui proposait singuli√®rement son oncle, le comte de Syracuse; mais il s'en allait, et il ne voyait pas que la retraite en ce moment √©tait un autre genre d'abdication, que quitter Naples, c'√©tait en r√©alit√© livrer la couronne et le royaume, laisser les opinions, les int√©r√™ts et les passions s'engager contre lui, la r√©volution s'organiser, l'unit√© italienne enlacer le pays, et que m√™me r√©ussit-il √† prolonger sa d√©fense √† Ga√ęte, √† illustrer d'un dernier reflet de virilit√© m√©lancolique un r√®gne expirant, il ne changerait pas une destin√©e √† demi accomplie. Le d√©part du 6 septembre avait bien au reste tous les caract√®res amers et tristes d'une d√©composition de pouvoir. Le jeune roi √©tait assailli de d√©missions et d'abandons. Le bruit s'√©tait r√©pandu qu'il avait voulu envoyer la flotte √† Trieste, c‚Äôest-√†-dire la remettre entre les mains de l'Autriche, et parmi les officiers de sa marine il n'en trouvait aucun qui voul√Ľt le transporter √† Ga√ęte; il fut r√©duit √† se servir du plus petit b√Ętiment de l'escadre, en s'engageant encore √† ne point retenir le navire. Fran√ßois II ne se vit entour√© √† Naples, dans ce dernier moment, que de quelques militaires fid√®les et de quelques-uns de ses ministres, tels que le pr√©sident du conseil, M. Spinelli, et M. de Martino: ¬ęQuelle le√ßon pour les rois! disait le jeune prince avec un accent de g√©n√©reuse tristesse en montrant M. Spinelli; mon p√®re l'a tenu en prison pendant deux ann√©es, et durant douze ans l'a soumis √† une √©troite surveillance, et cependant c'est lui qui a √©t√© mon plus honn√™te conseiller; c'est lui, quand je n'ai plus aupr√®s de moi aucun de nos anciens amis, qui apporte les derni√®res consolations √† mon malheur!¬Ľ Et c'est ainsi que la royaut√© napolitaine, relev√©e √† la derni√®re heure par une simple et √©mouvante noblesse, s'√©clipsait devant un homme dont la pr√©sence seule pr√©cipitait le d√©no√Ľment d'une r√©volution.

On a besoin de se dire quelquefois que c'est hier, en plein monde contemporain, que ces √©v√©nemens se passaient, qu'un homme s'√©chappait d'une √ģle de la M√©diterran√©e, seul, mettant contre lui toutes les puissances r√©guli√®res, les lois, le droit public, les traditions europ√©ennes, n'ayant d'autre mobile et d'autre force qu'une id√©e patriotique exalt√©e servie par une confiante audace, courant √† coup s√Ľr plus de risque d'√™tre coul√© √† fond que de r√©ussir, abordant n√©anmoins en Sicile, et en trois mois faisant passer sous nos yeux tous ces √©tranges spectacles, ‚ÄĒ des arm√©es d√©sorganis√©es par des bandes d'aventure, un peuple soulev√©, une royaut√© s√©culaire en fuite, le drapeau de l'unit√© de l'Italie plant√© sur un royaume de neuf millions d'hommes, un prodigieux attentat enfin qui devient l'av√©nement d'une nation.

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‚ÄĒ C'√©taient l√† les choses qui se trouvaient accomplies et qui apparaissaient le 7 septembre, le jour o√Ļ Garibaldi entrait √† Naples au milieu des drapeaux √† la croix de Savoie, des √©chappes tricolores,, des cris, des chants et de toutes les exub√©rances d'une multitude m√©ridionale. Ce n'√©tait pas tout cependant d'avoir fait une si rapide conqu√™te et de tra√ģner √† sa suite cette arm√©e bizarre o√Ļ Siciliens, Calerais, Toscans, Romagnols, se m√™laient aux Hongrois, aux Polonais, aux Anglais, o√Ļ l'on parlait toutes les langues, et qui allait un moment remplir Naples de ses costumes aux mille couleurs ou de ses haillons pittoresques. L√† au contraire commen√ßait la difficult√©, non - seulement parce qu'avec cette arm√©e d'aventure il y avait √† marcher de nouveau contre une arm√©e r√©duite √† ses √©l√©mens les plus s√©rieux, enferm√©e dans les lignes strat√©giques du Volturne et du Garigliano et appuy√©e sur la forteresse de Ga√ęte, mais encore parce que cette conqu√™te, il y avait √† l'organiser; il y avait √† mettre un peu d'ordre dans une situation qui √©tait l'anarchie m√™me, o√Ļ tous les partis s'agitaient √† la fois, les annexionistes, les demi-annexionistes, les partisans attrist√©s d'une autonomie napolitaine sous le r√©gime constitutionnel, les absolutistes qui attendaient l'heure de la confusion pour en profiter, Mazzini et tous ses sectaires accourus √† la suite de la r√©volution. Les annexionistes purs demandaient l'union imm√©diate au Pi√©mont, parce qu'ils y voyaient un √©l√©ment d'ordre, la garantie la plus prompte et la plus efficace contre le retour de la dynastie fugitive. Ceux qui connaissaient le faible de Garibaldi l'entretenaient dans l'id√©e de ne prononcer l'annexion, pour Naples comme pour la Sicile, que quand on serait all√© √† Rome et √† Venise. Mazzini soufflait partout son implacable passion, cachant sa pens√©e sous le voile d'un ajournement ind√©fini de l'union au royaume du nord. La masse ne savait pas trop peut-√™tre ce dont il s'agissait; elle avait trouv√© son h√©ros, qui l'avait subjugu√©e par son √©nergique et d√©bonnaire nature, et elle se passionnait pour Garibaldi, dont elle faisait son dieu apr√®s saint Janvier.

Malheureusement, si Garibaldi √©tait l'homme de la marche aventureuse et de l'audace imperturbable, il √©tait aussi l'homme le moins propre √† se reconna√ģtre et √† trouver une direction politique dans ce moment d√©cisif o√Ļ il disposait de presque tout un royaume en d√©composition. Le dictateur des Deux-Siciles, puisque c'√©tait d√©sormais son titre, passait sa vie √† concilier ses instincts divers, mod√©r√© avec les mod√©r√©s, r√©volutionnaire avec les r√©volutionnaires, nommant un minist√®re o√Ļ entraient des hommes qui offraient de s√©rieuses garanties d'intelligence: M. Conforti, un des plus √©loquens avocats de Naples; M. Scialoia, un √©conomiste qui s'√©tait distingu√© √† Turin; appelant du nord de l'Italie, pour lui confier la pro-dictature,

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un de ses amis, un homme d'un patriotisme √©prouv√© dans les pers√©cutions, le marquis George Pallavicino; puis, d'un autre c√īt√©, se livrant enti√®rement √† M. Bertani, qui √©tait accouru de G√™nes, et qui √©tait √† Naples pour Garibaldi ce que M. Crispi avait √©t√© en Sicile, un lien avec Mazzini; signant d'ailleurs des deux mains des d√©crets sans s'inqui√©ter des r√©sultats, donnant raison √† tout le monde, travaillant enfin, avec l'esprit le plus ing√©nument impropre au?¬Ľ affaires, √† la confusion universelle. Aussi en peu de jours, l'anarchie avaitenvahi toutes les r√©gions du pouvoir et de l'administration. Dans les provinces surtout, le d√©sordre √©tait immense. Il y avait des gouverneurs aux pouvoirs illimit√©s, des pro-dictateurs qui s'√©lisaient eux-m√™mes et qui bouleversaient tout, abolissant les imp√īts, changeant les lois, proclamant, l'un le statut sarde, l'autre le statut napolitain, un, dernier la r√©publique ou quelque chose de semblable. Les actes et les d√©crets se contredisaient, et des fonctionnaires envoy√©s par le gouvernement √©taient mis en prison dans les provinces. C'√©tait une anarchie gigantesque, fantasque et quelquefois burlesque, dont les bourgeois de Naples commen√ßaient √† murmurer, redemandant l'ordre, la tranquillit√©, l'industrie, le commerce. Garibaldi s'y perdait, et quand il √©tait √† bout, il partait pour Caserte, o√Ļ il avait plac√© ses bandes en face des troupes royales d√©fendant encore le Volturne. Pour lui, tout √©tait l√†; le reste, la d√©sorganisation d'un royaume, n'√©tait rien, et s'il redevenait naturellement l'homme de la guerre, ce n'√©tait pas seulement pour jeter le roi Fran√ßois II hors du sol napolitain, c'√©tait pour aller plus loin, pour voler o√Ļ l'emportait sa passion, vers Rome et vers Venise.

Or, à mesure que la question grandissait par l'extension du mouvement et par cette suite incroyable d'événemens qui pouvaient amener Garibaldi vers l'Italie centrale à la tête de ses volontaires, le Piémont se trouvait nécessairement conduit à prendre un parti. Cette nécessité naissait de la situation même du midi de l'Italie, de l'anarchie entretenue par l'incertitude dans les états napolitains, de l'attitude du dictateur, du travail des partis,

et ici, on peut le voir, ce qui s'√©tait pass√© en Sicile se reproduisait dans des proportions plus larges, dans des conditions de p√©ril plus imminent. La r√©volution italienne apparaissait dans sa double tendance, dans ses deux politiques personnifi√©es en deux hommes: ‚ÄĒ l'un, nature spontan√©e et g√©n√©reuse, mais emport√©e, inculte et violente, allant droit √† son but avec la fixit√© d'une passion irr√©fl√©chie, m√©prisant toutes les formes de la politique, bravant la diplomatie, puissant d'impulsion et risquant souvent de tout compromettre par ses faiblesses, par ses intemp√©rances irrit√©es; ‚ÄĒ l'autre, hardi dans sa mod√©ration, maniant depuis longtemps d'une main souple et ferme tous les int√©r√™ts de son pays, mettant toutes les ressources

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d'un esprit habile √† faire reconna√ģtre graduellement par l'Europe la r√©volution italienne dans toutes ses cons√©quences, ne craignant pas d'agir ni m√™me d'accepter toutes les chances et tous les moyens, mais choisissant son heure, repr√©sentant merveilleusement en un mot le plus diplomate des r√©volutionnaires et le plus r√©volutionnaire des diplomates. Entre Garibaldi et M. de Cavour, le d√©bat √©tait engag√©. Ce n'√©tait plus une question locale qui s'agitait √† Naples entre ceux qui demandaient l'annexion imm√©diate et ceux qui voulaient attendre que l'unit√© de l'Italie p√Ľt √™tre proclam√©e au Quirinal: c'√©tait une lutte entre Naples et Turin. Garibaldi √©tait intraitable; il s'emportait en violentes sorties contre M. de Cavour. Plus d'une fois on crut le tenir par ce ressentiment contre le chef du cabinet pi√©montais, et on essaya de l'attirer dans quelque pi√®ge tendu par les sectes; mais c'est l√† encore un des caract√®res de cet homme singulier: il a une sorte de loyaut√© naturelle qui le garde contre toutes les faiblesses de l'esprit. Le premier mot qu'il dit √† Mazzini √† Naples, ce fut pour le f√©liciter de s'√™tre ralli√© au roi Victor-Emmanuel. Un jour une d√©putation qui s'intitulait le pays vin t le haranguer pour lui demander un changement de ministres, et, allant plus loin, elle ajouta: ¬ęPuisque le Pi√©mont ne veut pas faire de l'Italie enti√®re un seul pays, nous vous nommerons dictateur √† vie...¬Ľ Garibaldi, avec la bonhomie d'un homme qui croit tout, livra les ministres, mais sur le reste il arr√™ta les harangueurs par son mot d'ordre: ¬ę.Italie et Victor-Emmanuel.¬Ľ C'√©tait donc l'antipathie de deux politiques dans le d√©veloppement de l'id√©e nationale, ce n'√©tait pas une connivence r√©volutionnaire. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que dans ces deux politiques il n'y a rien d'inconciliable: elles se compl√®tent au contraire sous le sceau de cette finesse italienne qui a conduit tant d'√©v√©nemens r√©cens. C'est ainsi que les deux politiques, en paraissant toujours en guerre, marchent au m√™me but et se rejoignent sans cesse.

Au moment o√Ļ Garibaldi entrait √† Naples, le Pi√©mont, dis-je, √©tait dans une de ces situations d√©cisives o√Ļ une politique est somm√©e en quelque sorte de se d√©voiler et de se dessiner: ce n'est pas seulement parce que le nom de Victor-Emmanuel et la croix de Savoie flottaient sur le drapeau des volontaires du midi; c'√©tait une condition du r√īle m√™me du Pi√©mont dans les transformations contemporaines de l'Italie. Abdiquer ce r√īle de guide et de mod√©rateur des mouvemens italiens en abandonnant la r√©volution de Naples √† elle m√™me, c'√©tait livrer cette contr√©e √† une immense anarchie, qui pouvait se propager dans toute la p√©ninsule et pr√©parer peut-√™tre aux id√©es monarchiques une d√©faite qui serait devenue contagieuse, qui aurait pu n'√™tre pas sans influence sur l'ordre europ√©en lui-m√™me. Laisser le dictateur des Deux-Siciles seul √† Naples ma√ģtre d'un mouvement qu'il avait commenc√©

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et qu'il √©tait impuissant √† diriger, c'√©tait donner une importance nouvelle √† Mazzini et √† tous les sectaires accourus avec lui pour faire du royaume napolitain le centre et le foyer d'une action perturbatrice. Le dictateur e√Ľt √©t√© sauv√© encore sans doute, comme il l'√©tait au premier moment; par la fid√©lit√© de son attachement au roi Victor-Emmanuel: l'e√Ľt-il √©t√© longtemps, et sa popularit√© ne serait-elle pas devenue le drapeau de tous les factieux de la p√©ninsule? Laisser Garibaldi, dans son impr√©voyante t√©m√©rit√©, aller se heurter avec ses bandes contre notre arm√©e qui est √† Rome, ce n'√©tait pas bien grave pour nous certainement, et nos soldats, je pense, n'en ont pas fr√©mi; mais c'√©tait exposer la cause italienne au d√©sastre d'un choc avec l'alli√© qui a le plus contribu√© √† son triomphe. Pour l√© Pi√©mont, il s'agissait bien moins d'√©pargner '√† nos soldats le d√©sagr√©ment d'une rencontre avec les volontaires, de les couvrir, que de se couvrir lui-m√™me et de couvrir l'Italie. En un mot, dans cette r√©volution qui s'agitait √† Naples, il y avait √† d√©gager l'id√©e nationale italienne de tous les √©l√©mens de s√©dition et de perturbation qui pouvaient la compromettre ou la conduire √† de ruineuses entreprises. Et voil√† comment le Pi√©mont se trouvait entra√ģn√© √† une de ces audacieuses violations de droit public que l'Europe ne pouvait sanctionner assur√©ment, que toutes les puissances r√©guli√®res d√©savouaient hormis l'Angleterre, et qui ne s'expliquent, ne se justifient que par les conditions exceptionnelles d'un pays qui aspire de toute la force d'un sentiment national √†,une vie nouvelle. Voil√† comment, dans la pens√©e de sauver Naples de l'anarchie, Rome d'une attaque folle, l'Italie d'une pr√©cipitation de patriotisme vers Venise, le Pi√©mont entrait au mois de septembre dans les Marches et dans l'Ombrie pour entrer bient√īt dans le royaume de Naples. Le conflit des deux politiques italiennes se d√©nouait en r√©alit√© par un vote du parlement de Turin qui rendait √† M. de Cavour la direction du mouvement national, par une marche en avant de l'arm√©e pi√©montaise et par l'annexion imm√©diate des Deux-Siciles; c'√©tait la fin de la campagne des volontaires et de la dictature de Garibaldi, qui rentrait dans son √ģle de Caprera morose et triste, tandis que le roi Victor-Emmanuel arrivait √† Naples et nommait un lieutenant charg√© de gouverner les nouvell√®s provinces. D√®s lors la r√©volution de Naples, sans √™tre finie, prenait un caract√®re nouveau, et l'unit√© de l'Italie √©tait √† moiti√© accomplie.

Ainsi se d√©roule et grandit, √† travers une multitude de prodigieuses p√©rip√©ties, cette situation qui commence par une d√©composition de pouvoir pour arriver √† ce double fait: la crise de l'assimilation laborieuse du midi de l'Italie sous les auspices du Pi√©mont, et la d√©fense sereine d'un roi qui d'etape en √©tape, de Naples √† Capoue, de Capoue √† Ga√ęte, est all√© s'enfermer dans le dernier coin de terre de son royaume, dans une forteresse

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de la M√©diterran√©e assi√©g√©e par les Pi√©montais, √† demi prot√©g√©e par les vaisseaux de la France: campagne inutile si l'on veut, feu perdu pour une cause compromise par la politique avant d'√™tre trahie par les armes, et qui n'est pas moins un des plus singuliers, un des plus dramatiques √©pisodes dans cette succession d'√©v√©nemens! Je ne veux rien dire pour diminuer ce qu'il y a d'√©mouvant dans ce spectacle d'un prince qui croit devoir √† son honneur et √† l'honneur de son arm√©e de soutenir le choc jusqu'au bout, qu'une jeune et courageuse reine anime dans ses r√©solutions en s'associant √† ses dangers. Tout ce qu'on peut dire, c'est que si Fran√ßois II e√Ľt port√© dans la politique, s'il e√Ľt trouv√© √† l'heure opportune cette simple et virile nettet√© d'action qui est aujourd'hui tardive, comme toutes les r√©solutions de ce prince, il e√Ľt tout chang√© sans doute. R√©sister apr√®s avoir quitt√© √ģNaples sans combat, en pr√©sence d'une population compromise dans une autre cause, d'un pays d√©tach√©, d'une r√©volution adopt√©e par l'Italie et servie par le Pi√©mont, en pr√©sence du principe de non-intervention maintenu et d'un abandon de l'Europe que ce gouvernement fugitif a constat√© lui-m√™me avec amertume, ce n'√©tait plus que l'acte d'un pouvoir se raidissant contre la fortune, sans espoir de conjurer ses rigueurs, et ne pouvant arriver qu'√† se relever dans l'esprit des hommes par la dignit√© de la chute. Chose √©trange, le seul appui qu'ait trouv√© Fran√ßois II dans l'extr√©mit√© o√Ļ il s'est vu r√©duit est venu de la France, qui a plus fait que tous les autres gouvernemens.

L'erreur a √©t√© de croire que cet appui, acte tout d'humanit√©, marque de sympathie, t√©moignage d'√©gards pour une infortune royale, pouvait √† un moment donn√© se transformer en une intervention d√©cid√©e pour faire revivre une royaut√© qu'on avait laiss√© p√©rir; mieux e√Ľt valu en ce cas la soutenir quand elle √©tait debout. Non seulement il √©tait trop tard, mais de plus, dans l'√©tat de l'Europe, la d√©fense prolong√©e de Ga√ęte ne pouvait avoir qu'un sens, celui de gagner du temps, de m√©nager √† l'extr√©mit√© de la p√©ninsule un centre d'action, un alli√© √† l'Autriche, un embarras √† l'Italie dans une guerre nouvelle, si elle √©clatait. Ce ne pouvait √™tre la politique de la France. La France avait prodigu√© les conseils au roi de Naples pendant son r√®gne d'un an; elle le soutenait moralement pendant trois mois, et le pr√©servait par la pr√©sence de ses vaisseaux. Aller au-del√†, c'√©tait abriter ce travail de guerre civile qui se faisait par les √©tats pontificaux et d√©bordait dans les Abruzzes. Si Fran√ßois II ne voulait que sauver son honneur, c'√©tait assez; si sa d√©fense avait un sens politique, c'√©tait trop. De l√† la r√©cente retraite de notre escadre partant de Ga√ęte apr√®s avoir m√©nag√© entre les deux camps un armistice rest√© sans r√©sultat, et laissant le dernier asile de la royaut√© napolitaine cern√© tout √† la fois par l'arm√©e pi√©montaise et par l'escadre italienne, qui se montrait

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√† l'horizon au moment m√™me o√Ļ nos vaisseaux quittaient leur mouillage.

C'√©tait le 19 janvier, apr√®s quelques jours pass√©s en n√©gociations inutiles. Nul d'ailleurs ne se faisait moins d'illusion que Fran√ßois II sur la valeur des moyens de, r√©sistance dont il disposait; il ne se m√©prenait nullement sur l'incapacit√© militaire de bien des hommes qu'il avait autour de lui, sur la faiblesse de quelques-uns, sur l'√©tat de ses troupes, affaiblies par la mis√®re, les maladies et une nourriture insuffisante ou mauvaise. Il n'ignorait pas que toute sa force √©tait dans un petit nombre d'hommes d√©cid√©s, Napolitains ou √©trangers, anim√©s √† ce seul cri: ¬ęl'Europe nous regarde!¬Ľ il savait enfin quels moyens de destruction les Pi√©montais amassaient contre cette malheureuse ville vou√©e √† la destruction et d√©sert√©e par ses habitans. Lui-m√™me, dans ces derniers instans, il √©tait souffrant et fatigu√©. Il ne persistait pas moins, apr√®s quelque h√©sitation, √† repousser les propositions que le g√©n√©ral Menabrea, chef du g√©nie pi√©montais devant Ga√ęte, √©tait charg√© de lui porter. Fran√ßois II c√©dait peut-√™tre √† son propre mouvement int√©rieur; mais par une circonstance impr√©vue il recevait aussi en ce moment supr√™me des conseils de r√©sistance du corps diplomatique qui s'√©tait retir√© √† Rome depuis quelque temps, et qui revenait √† Ga√ęte le 16 janvier pour complimenter le roi le jour anniversaire de sa naissance. Le corps diplomatique lui laissait entendre qu'il ne ferait pas tout son devoir s'il ne r√©sistait pas jusqu'√† la derni√®re extr√©mit√©, que son honneur pourrait √™tre entach√©, aux yeux de l'Europe, d'un acte de faiblesse, et il est certain qu'une telle pens√©e devait √©mouvoir un cŇďur simple et religieux. Malheureusement le corps diplomatique, prodigue de conseils, √©tait moins dispos√© √† appuyer ses paroles de l'autorit√© de ses actions, et alors une sc√®ne curieuse se passa. Le roi √©couta ce qu'on lui disait, exposa √† son tour les raisons qui rendaient la r√©sistance d√©sormais impossible, et il finit par dire aux ministres √©trangers qui persistaient a lui conseiller de rester √† Ga√ęte que, puisqu'il c√©dait, lui le roi, √† leur avis, ils lui devaient, de leur c√īt√©, de le soutenir de leur pr√©sence, de partager les dangers que, pour r√©pondre √† l'opinion de leurs gouvernemens, il allait braver avec sa jeune femme et ses fr√®res. Ce fut, qu'on me passe le terme, une vraie d√©bandade dans le corps diplomatique: l'un partait pour revenir bient√īt avec une flotte, un autre √©tait accr√©dit√© √† Rome et devait y revenir au plus t√īt, celui-ci √©tait trop atteint dans sa sant√©. Il ne restait, dit-on, √† Ga√ęte le 19 janvier, au moment du d√©part de la flotte fran√ßaise, que le nonce du pape, les ministres d'Autriche, de Sate, et l'ambassadeur d'Espagne, M. Bermudez de Castro, aujourd'hui marquis de Lema, qui a jou√© un r√īle actif dans toutes les crises de la royaut√© napolitaine depuis un an, et qui a m√™me √©t√© le r√©dacteur du manifeste adress√©, il y a quelque temps, √† l'Europe par Fran√ßois II.

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La derni√®re illusion du roi tombait; il restait seul ou √† peu pr√®s en face des Pi√©montais, dans une ville dont les tristes murailles n'ont pas m√™me re√ßu, du c√īt√© de la mer, les r√©parations, n√©cessaires pour soutenir le feu..

Cette r√©sistance du roi Fran√ßois II a Ga√ęte, √©pilogue d'un r√®gne que la politique a perdu, n'est pas au surplus la difficult√© la plus s√©rieuse dans cette Ňďuvre de transformation du midi de l'Italie qui se poursuit depuis trois mois. L'unit√© a pu devenir promptement et facilement une r√©alit√© dans le reste de la p√©ninsule. On peut dire que sous la pression d'un sentiment national tenu en √©veil par le p√©ril, par la n√©cessit√©, tout est accompli de Suze √† Spol√®te, quelles que soient les nuances d'esprit local qui peuvent et qui doivent survivre. La difficult√© r√©elle commence aux fronti√®res de Naples, car ici il y a une situation que le vote d'annexion du '21 octobre a pu voiler un instant par. une apparente unanimit√©, mais qu'il n'a pas supprim√©e, ‚ÄĒ une situation qui ne se complique pas seulement de diff√©rences plus vives d'esprit, d'antagonismes entre Napolitains et Pi√©montais, de vagues regrets d'une autonomie disparue, qui tire surtout sa gravit√© d'un fonds rebelle et anarchique, d'habitudes inv√©t√©r√©es de d√©sordre, d'une incoh√©rence, en un mot, qui n'est apr√®s tout que l'h√©ritage d'une longue compression, et qu'une r√©volution a fait √©clater au grand jour. C'est ce qui rend plus difficile cette Ňďuvre d'assimilation qui est venue s'imposer en quelque sorte au Pi√©mont. Au fond cependant, ces difficult√©s √©taient faciles √† pr√©voir; elles r√©sultent de la nature des choses, et elles ont m√™me cela d'utile, de salutaire pour les Italiens, qu'en rendant l'unification plus lente et plus laborieuse, elles la rendent aussi plus forte: elles lui donnent ce caract√®re de r√©alit√© sans lequel les id√©es politiques ne sont souvent que des abstractions et des chim√®res. L'unit√© italienne a la fortune pour elle aujourd'hui; mais ne se mettrait-elle pas elle-m√™me en question, si, avant d'√™tre compl√®tement et vigoureusement organis√©e, elle allait se heurter contre une guerre qui appellerait peut-√™tre l'Europe tout enti√®re sous les armes? Et c'est ainsi que les Italiens sont ramen√©s √† une certaine circonspection par la n√©cessit√© m√™me de consolider leur Ňďuvre. Lorsque, jetant un regard vers le pass√©, ils se souviennent, ‚ÄĒ car ce n'est plus qu'un souvenir, ‚ÄĒ de ce qui existait il y a deux ans, de ce qui existait encore au lendemain de Villafranca, ils ont quelque droit √† ne point perdre confiance,.et de leur part ne rien pr√©cipiter est un patriotisme facile dans une situation o√Ļ d√©sormais l'avenir est √† eux, s'ils savent s'y pr√©parer, o√Ļ le sentiment d'une nationalit√© obstin√©e √† rena√ģtre a vaincu d√©j√† tant d'obstacles qu'on croyait invincibles.

Charles De Mazade.






















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